Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 14:50

Piolanti.jpeg

 

      Disputationes a demandé à Mgr Gherardini d’évoquer la personne que fut son maître et ami Mgr Antonio Piolanti. Une dette de reconnaissance nous lie à ce théologien qui est connu de la plupart pour ses textes de théologie puissants et denses, pour son style incomparable, qui fonde la chaleur humaine de la Romagne, où il naquit, avec la rigueur doctrinale de la Rome Éternelle, où il vécu et mourut. Beaucoup ont voulu – il faut malheureusement le dire – l’oublier : ses œuvres, des chefs-d’œuvre accessibles et en même temps documentés, sont pour la plupart épuisées et personne ne cherche à en faciliter la diffusion (l’“étrange” incendie qui éclata dans le dépôt de ses œuvres est bien connu…), qui serait un baume pour les nombreux séminaristes et prêtres qui ont reçu une formation radicalement imbue d’immanentisme existentialiste, si ce n’est de véritable relativisme doctrinal. C’est aussi à cela que pensait l’auteur, dans le sillon des avertissements – inécoutés – du Magistère, Humani Generis particulièrement.

L’œuvre de Mgr Piolanti est une nourriture solide pour celui qui veut connaître la Vérité de l’Église du Christ, suivant l’exemple de Saint Thomas ; il sut aussi relire – sans rien rejeter de ce qui est bon – un certain thomisme rendu parfois un peu sec et trop livresque, en parlant toujours de la “philosophia perennis” avec une vitalité nouvelle. Mais, plus encore que le théologien, c’est l’homme de Dieu que Mgr Gherardini rehausse en peu de lignes essentielles et puissantes. Le professeur qui eut de Dieu le don de l’enseignement, aimait-il à répéter lui-même, ne courrait pas derrière des mitres épiscopales ou des pourpres faciles : pour un homme comme lui – en ces époques difficiles – elles auraient plausiblement pu lui coûter son âme. Il n’était pas affecté par cette “ambitio mala”, qui apporte tant de deuils à l’Église, mais par une soif de vérité, qui ne peut être séparée du respect du Vicaire du Christ. Tout Rome connaît sa phrase lapidaire, qu’il dut prononcer du bout des lèvres dans le Sacré Palais : “j’embrasse la main qui me frappe”. Le respect de l’autorité ecclésiastique ne signifie pas un servilisme qui brade la Vérité pour une maigre monnaie. Mgr Piolanti mourut “en monseigneur”, en Recteur honoraire du Latran, rien de plus. Il avait toujours aimé la Vérité. Mais comme la vérité est beaucoup plus durable que le bronze – et que les petitesses des hommes – nous nous unissons au cri de Mgr Gherardini, afin que l’“opera omnia” trouve un éditeur, pour que tant de manne ne soit pas perdue.

S. C.

 

ANTONIO PIOLANTI

In memoriam

 

par Mgr Brunero Gherardini

 

       "Audiamus dominum pratensem" et c’est justement moi, qui venais de m’inscrire à un de ses cours extraordinaires sur l’efficacité des sacrements, qu’il indiquait à ce moment-là de la main en m’identifiant sur la base de ma ville de provenance, Prato. Voilà comment commença un rapport qui devait se transformer, en peu de temps, en une amitié vraie et profonde.

       Au début, à dire la vérité, je me sentais un peu gêné : moi, un étudiant quelconque, lui l’un des plus célèbres maîtres de la si digne d’éloges "École Romaine". Puis, au bout de quelques semaines seulement, l’embarras se dissipa, pour laisser la place à une corrélation qui, au cours des années, devint "forte comme la mort" (Cant. 8 : 6). Ce fut ainsi, en réalité, que commença cette réciprocité d’intentions, d’estime et d’amitié vraie qui nous accompagna dans l’engagement commun pour la "sana theologia". Commun, non pas pour que nous puissions dialoguer et coopérer d’égal à égal : Lui, il était le colosse, moi, j’étais un pygmée quelconque ; Lui, le Maître, grand et célèbre, moi, le jeune "apprenti" qui entrait sur la pointe des pieds dans le sanctuaire de la théologie, que Lui, plus que d’autres, a ouvert à mon intérêt et à mon envie de savoir. Il s’est toutefois agi d’une réciprocité véritable. Dès qu’il se rendit compte que je l’approchais, non pas pour lui faire perdre du temps, mais pour lui soumettre des problèmes exclusivement théologiques et une orientation théologique authentique, surtout dans cette partie de la "sacramentaire" – la causalité des sacrements – dont Il était sans le moindre doute un Maître incomparable, fut avec moi d’une disponibilité rarissime. Non seulement il s’arrêtait pour parler avec moi dans les couloirs de l’Université du Latran, mais il prolongeait et intensifiait le dialogue en me recevant chez lui ou en me faisant part, par courrier postal, de ses réponses toujours convaincantes.

       Plus tard, alors que j’étais déjà prêtre et professeur titulaire de théologie fondamentale, je pus profiter aussi bien de sa disponibilité – qui, dans certains cas, se transformait en une joie véritable et évidente de communiquer à l’unisson avec les autres – que de sa compétence incontestée, pour focaliser les problèmes que j’avais rencontrés dans mes études et dans mon enseignement. Je l’avais hautement apprécié quand j’ai eu l’honneur et la joie de m’asseoir face à sa chaire ; mais pas autant que plus tard quand je pus l’apprécier quand j’ai discuté avec lui, face à face, en l’interpellant sur les problèmes les plus brûlants du moment ou sur leur origine historique. En effet, si son envergure de théologien fut grande, celle d’historien ne fut pas inférieure. Il avait une excellente mémoire ; je l’appelais le Pico della Mirandola ressuscité – et le cas voulut qu’il habitât à Rome, pendant un bon bout de temps, justement rue Pico della Mirandola – et je le qualifiais avec le même surnom : le phénix des intelligences (« la fenice degli ingegni »). Il connaissait, comme peu de personnes et même peut-être très peu, les obscurs précipices historiques où étaient nés et avaient pris pied les problèmes théologiques. Il avait la joie d’en parler. Il en recherchait les causes et les occasions afin d’atteindre un jugement de fond appuyé de preuves. Qui n’était jamais évident. Personne – pas même moi, qui ai été près de lui plus que d’autres – n’était à même d’en entrapercevoir une réponse ou une prise de position. Lui, le traditionaliste par antonomase, se renouvelait sans interruption et presque prodigieusement; sa position face à Odo Casel suffit pour le prouver. Chacun de ses jugements exprimait toujours la double source de laquelle il dépendait : la tradition, surtout thomiste, et le moment historique dans lequel il l’insérait.

       Son cours – tout comme, du reste, sa conversation – était exactement l’opposé de ce que les élèves entendent quand ils déclarent : que c’est rasoir ! Qu’il parle, comme presque toujours, en un latin fluide et brillant, ou qu’il se permette quelques digressions en italien, il s’agissait toujours d’une leçon limpide jusqu’à la transparence. J’ai connu peu d’autres professeurs aussi féconds que Lui et en même temps aussi pourvus de propriétés linguistiques et de rigueur méthodologique au service de la vérité théologique. Ses écrits, qui ressentent pourtant de son "cours" à vive voix, ne transmettent pas toujours les mêmes sensations que son parler en toute liberté, comme Il le faisait aussi de sa chaire. C’était un homme plein de savoir dans le sens le plus vaste du terme ; son cours le transmettait pleinement. Ce qui pourrait être considéré des digressions était, chez Lui, une partie intégrante, si ce n’est même essentielle, de son enseignement. Ou plutôt, tout était, chez Lui, enseignement : sa préparation spécifique, la façon très respectueuse de se comporter avec ses élèves, le ton même de sa voix servaient d’appui au déroulement de ses thèses : nous nous sentions tous profondément et joyeusement concernés.

       J’en ai connu peu qui avaient, dans leur chaire, Son autorité. Sans jamais lire une seule ligne écrite – à moins qu’il ne se soit agi d’une source à rapporter en entier, ou d’un Auteur à citer – il enseignait en parlant librement avec une clarté cristalline, avec une connaissance inouïe de la matière et, quelquefois, en invitant l’un ou l’autre élève à évoquer le cours qu’il avait écouté. C’était un moyen pour "repasser" la matière ensemble, qui allait à notre avantage, à nous, ses élèves, qui, en nous fondant sur ses questions, pouvions non seulement confirmer ce que nous avions appris à son école, mais aussi établir avec une certaine approximation sur quoi et comment nous allions être ensuite interrogés lors des examens.

       Les sources desquelles il puisait son savoir théologique étaient les plus fiables : saint Thomas surtout, le "Magister sententiarum", saint Albert le Grand et d’autres auteurs de la période classique. Mais il avait contact avec toute l’histoire en général et avec l’histoire théologique en particulier. Sur le plan historique, peu de personnes auraient pu rivaliser avec lui : peut-être pas même les professeurs titulaires les plus renommés. Ses écrits sont le témoignage évident de sa préparation historique : quelques-uns de nature purement historiques, la plupart de nature théologique, c’est certain, mais jamais étrangers à leur collocation dans l’histoire ou à la référence à celle-ci.

       On s’occupe en général de faire réimprimer les écrits des grands Maîtres. L’"opera omnia" de Piolanti attend l’éditeur généreux qui en prendra l’initiative. 

Partager cet article

Published by Disputationes theologicae - dans A l'école théologique romaine
commenter cet article

commentaires