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Les passions de l’irascible

par Disputationes theologicae

Jésus les avait-il?

(II)

21 mars, Saint Benoit

 

Sebastiano Conca, Agonia nell'Orto degli Ulivi, Torino - Palazzo Reale

 

Ici la première partie.

 

Passions de l’irascible et réalisme de l’Evangile

Le texte inspiré rend témoignage de la véridicité de l’Incarnation, autant dans l’aspect le plus proprement physique de la chair du Christ, percée par des clous sur la croix, que dans la description des passions de l’âme du Christ, mentionnées avec leurs effets de redondance sur le corps. C’est à ce dernier propos que les évangiles dévoilent l’humanité de Jésus, dans son aspect plus proprement “moral”, et fournissent un modèle de vie ordonnée. Relativement aux passions de l’irascible plusieurs passages seraient à citer ; on se limitera dans cette étude à quelques exemples significatifs pour chacune des cinq passions, en essayant de suivre en parallèle l’analyse spéculative que saint Thomas donne dans la Somme de Théologie.

 

Espoir et désespoir

L’espoir, par rapport au désir son analogue dans le concupiscible, prévoit un aspect d’effort supplémentaire et une tension de l’âme vers le bien difficile à obtenir1. Lorsque le Christ annonce sa Résurrection, la glorification de son corps et le salut des hommes (Mt 16, 21 ; 20, 19 ; 22, 31) - non seulement avant les tourments de la Passion, mais aussi après sa Résurrection - il annonce une œuvre bonne, mais difficile et même unique. Un travail ardu est requis pour atteindre un tel bien. La grandeur du bien stimule alors une passion qui va le diriger vers l’action et lui permettre d’y tendre malgré les difficultés : c’est l’espoir que le Christ même a éprouvé. Cette passion, selon le texte sacré, devait se manifester aussi dans son corps et dans son attitude, parfois au point de devenir contagieuse pour ceux qui l’entourent. C’est l’effet qu’on constate sur les foules et sur les disciples. Sans exclure l’œuvre surnaturelle et invisible de la grâce, il y a sans doute ici un mode humain dans l’extériorisation de l’espoir du Christ. Ainsi en témoignent les disciples d’Emmaüs. Ces derniers confessent l’ardeur que Jésus leur avait transmise en leur parlant de la gloire future et du ciel : « n’est-il pas vrai que notre cœur était tout brûlant au-dedans de nous lorsqu’il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures ? » (Lc 24, 33). Ce passage montre aussi que l’espoir du Christ et de ceux qui l’écoutent est ordonné et rationnel ; il ne s’agit pas d’une chimère car il se porte vers un véritable bien. L’évangéliste donne même le fondement rationnel de cette passion : en effet, la certitude de la possibilité d’obtenir le bien dont on parle repose sur la fidélité de Dieu à ses promesses. L’annonce aux prophètes est véridique, car Dieu ne trompe pas, et ce bien ardu de la résurrection, vrai bien pour l’homme, peut être obtenu (Lc 24, 25-27).

 

La grandeur du bien espéré demande cependant souvent un effort ardu “proportionné” ; ce dernier aspect peut raisonnablement décourager et engendrer une répulsion, parce qu’il va exiger de renoncer à d’autres biens. Au Jardin des Oliviers, par exemple, l’humanité du Christ ne peut qu’être accablée par la pensée qui se présente aux yeux de son intelligence. L’appréhension intellective de tous les tourments qu’Il va endurer, ainsi que le mal physique qui va s’ensuivre pour son corps, laissent Jésus dans l’angoisse la plus profonde : « il commençait à éprouver de la tristesse et de l’angoisse » (Mt 26, 37). Son âme est « triste jusqu’à la mort » (Mt 26, 37).

 

Ce qui détermine le désespoir est justement cette appréhension intellective du mal futur comme imminent et inévitable, un mouvement de répulsion est naturel. L’objet de souffrance est saisi par l’intellect et il ne peut qu’engendrer un mouvement de l’appétit2. Le bien est considéré « selon son rapport à l’impossibilité de l’obtenir […] et c’est ainsi que le désespoir se rapporte à l’objet »3. Jésus désespère par exemple du bien de son intégrité physique. Lui-même attribue ces effets à la nature humaine, à la matérialité de sa chair : «l’esprit est ardent, mais la chair est faible» (Mt 26, 41).

Chez Jésus a lieu aussi le mouvement de répulsion connexe au désespoir, celui que saint Thomas appelle « un mouvement d’un certain éloignement »4. Chez le Christ cependant la passion reste toujours sous l’emprise de la raison, qui ordonne tout à une cause supérieure. Le mouvement normal de la nature qui ne veut pas sa destruction, n’empêche pas la volonté de rester ferme dans sa tendance au bien supérieur qu’on a choisi (les thomistes distinguent voluntas ut natura et voluntas ut ratio)5 : Jésus accepte et veut le bien lié à cette douleur, ainsi que les moyens nécessaires pour y parvenir, parce que telle est la volonté du Père (voluntas ut ratio) : « Mon père, si ce calice ne peut pas passer sans que je boive, que votre volonté soit faite !» (Mt 26, 42). Cependant sa nature (voluntas ut natura) ne peut pas aimer sa destruction : voilà d’où naissent les expressions de répulsion chez le Christ. Notre-Seigneur va aussi user du moyen surnaturel de soutien dans le désespoir, la prière. Celle-ci aide l’acceptation patiente d’une volonté supérieure qu’il est impossible de changer : « veillez et priez » (Mt 26, 41).

 

C’est encore le désespoir que Jésus éprouve, très humainement, dans l’élan d’attachement pour sa ville et son Temple. Dans l’évangile de Luc, on Le voit regarder la ville sainte de Jérusalem et en imaginer la ruine. L’objet de cette représentation est la fin d’un bien, la fin de cette belle ville qui a marqué son existence terrestre et qui garde toutes les mémoires de son peuple : « ils te détruiront, toi et tes habitants et ils ne laisseront pas dans ton enceinte pierre sur pierre » (Lc 19, 44). La destruction de sa patrie est devenue inévitable à cause du refus du Sauveur, qui n’est rien d’autre que sa propre personne, ce qui redouble sa douleur. Le mouvement de l’âme est tel que la commotion le touche et, dès que l’objet apparaît à sa vue (Jésus connaît aussi par science acquise)6, l’effet corporel s’ensuit et Il verse des larmes: « en voyant la ville il pleura sur elle » (Lc 19, 41).

 

 

Crainte et audace

« La crainte se rapporte à un mal futur » dit saint Thomas et les mouvements qui l’accompagnent parviennent même à donner une certaine « contraction ». C’est pour cela que le nom de « passion » lui convient souverainement7. Le fait que le mal soit futur et non pas présent n’est pas une raison pour laquelle les conséquences sur le corps devraient être moindres. Au contraire, la transmutation corporelle peut même être plus grande lorsque l’objet est seulement représenté8, que lorsqu’il est présent. Cela peut se produire parce que le remède à ce mal n’est pas encore survenu : en effet la passion d’audace (le contraire de la crainte, à laquelle elle apporte une certaine solution)9, survient généralement dans un deuxième temps, en respectant les suites temporelles de notre intelligence discursive. On appréhende le mal, on le craint, et il faut alors un remède pour le dépasser.

 

En suivant la description de la Passion de Jésus-Christ on serait tenté de voir cette succession décrite par les évangélistes : à Gethsémani, lorsque la Passion future se faisait présente à son esprit, « Il commença à être pris par la terreur et la frayeur » (Mc 14,33). D’une telle terreur ne pouvait que s’ ensuivre le désir de fuir le mal10 : « Père, s’il est possible éloignez de moi ce calice » (Mc 14, 36 ; Mt 26,39). Les conséquences physiques ne manquent pas et le corps en ressent jusqu’à la sueur de sang (Lc 22, 44). La disproportion du mal par rapport à la capacité de le supporter est justement l’aspect le plus effrayant chez celui qui craint, et qui se voit seul face à l’incapacité de résister11. L’évangile, sous un angle plutôt pédagogique, rend raison de cet état, qui semble réclamer - même chez le Christ - de l’aide, le recours à un autre qui ne soit pas dans le même état : c’est l’ange consolateur de saint Luc (Lc 22, 43). Dans le Christ certes il n’y avait pas d’erreur ; l’ange n’a donc pas un rôle de conseiller contre un jugement erroné causé par la passion. Cependant on pourrait voir ici une certaine analogie avec la disposition au conseil dans la crainte, dont parle Saint Thomas12. Le Christ a voulu se faire consoler par un autre, en enseignant de la sorte que le recours à autrui, lorsque on est en difficulté, peut être une chose bonne et le signe d’une saine humilité.

 

L’évangile insiste, en nous montrant presque une passion après l’autre, en dévoilant l’utilité de chaque passion, comme remède à une difficulté précédente. Face à un mal aussi grand que celui qui s’annonce pour le Vendredi Saint, il faut un mouvement proportionné qui puisse permettre de l’affronter et de penser en triompher. C’est l’audace qui « agresse le danger imminent pour le vaincre»13. Saint Jean nous dit que Jésus non seulement ne cherche pas à fuir, mais qu’Il avance seul vers les soldats du Sanhédrin et Judas. Il leur répond avec fermeté, tout en sachant ce qui va lui arriver: « Jésus en sachant ce qui allait lui arriver, avança et leur dit: “qui cherchez vous?”» (Jn 18, 4-8 ). Il n’hésite pas à leur dire qu’Il est prêt à les suivre, et cela même sur un ton impérieux. Il sait qu’il faut affronter ce mal pour un plus grand bien (les bienfaits qui suivront son sacrifice), en effet «par accident on peut poursuivre un mal, mais en raison du bien qui s’y joint»14. Jésus, pris par l’audace, va ressentir - le ton de ses mots le dévoile - ce mouvement corporel, ce qui va lui permettre de monter au Calvaire pour obtenir un bien sans mesure.

 

FIN IIème PARTIE

 

 

1 S. Th., Ia IIae, q. 40, a. 1.

2 S. Th., Ia IIae, q. 40, a.2 corpus.

3 S. Th., Ia IIae, q.40. a 4, corpus.

4 Ibidem.

5 S. Th., IIIa, q. 18, a. 3, corpus.

6 Sur l’intellect agent chez le Christ: S. Th., IIIa, q. 9, a. 4, corpus.

7 S.Th., Ia IIae, q. 41, a.1, corpus.

8 S. Th., Ia IIae, q.41, a1, ad primum, ad secundum.

9 S. Th., Ia IIae, q. 45, a 1, corpus.

10 S. Th., Ia IIae, q. 41, a.3, corpus; IIIa q. 15, a. 7, corpus.

11 S. Th. Ia IIae, q. 41, a.4, corpus.

12 S. Th., Ia IIae, q. 44, a. 2.

13 S. Th., Ia IIae, q. 45, a 1, corpus.

14 S Th. Ia IIae, q. 45, a. 2, corpus.

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