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Les passions de l’irascible

par Disputationes theologicae

Jésus les avait-il?

 

 

(III)

29 juin, Saints Pierre et Paul

 

 

Ici la première partie. Ici la deuxième partie

 

La colère

 

La colère est une passion qui touche l’âme lorsqu’elle se rend compte qu’une injustice lui a été infligée; la tristesse conséquente pousse donc au désir de vengeance, dans l’espoir de rétablir la justice lésée[15]. Le mot «vengeance» est à prendre dans le sens classique, que saint Thomas lui attribue, c'est-à-dire le rétablissement d’un certain équilibre selon l’ordre de la justice. Dans ce sens la colère se porte « per se » vers un bien (la justice), mais «per accidens» elle se porte vers le mal (l’auteur de l’acte injuste)[16]. La colère est donc en étroite relation avec la justice. C’est en effet l’appréhension de l’injustice dans l’intelligence qui va causer le mouvement appétitif et corporel. Le rapport étroit de cette passion avec la justice va intervenir aussi dans l’évaluation morale. Ce qui va déterminer la bonté morale d’un geste de colère sera en effet le rapport de justice entre la réaction de l’homme en colère et la dimension de l’offense subie[17].

 

Notre Seigneur, « le Juste » selon l’Ecriture, ne pouvait donc qu’éprouver de la colère face aux vraies injustices[18]. L’épisode évangélique qui a le plus d’éclat, en raison des transmutations corporelles[19] qu’il a engendrées et de l’extériorisation conséquente et visible, est sans doute l’expulsion des marchands du Temple. « Le Juste de Dieu » renverse les tables, cause la destruction des biens vendus et chasse les vendeurs. La vision du Temple profané, la nonchalance envers le lieu sacré des vendeurs et des « maiores » du Sanhédrin (qui auraient dû, au contraire, préserver la Maison de Dieu), engendrent dans le Christ la tristesse face à l’offense faite à Dieu. Cette offense réclame une juste vengeance, un rétablissement de la juste vénération pour le Temple. Cela ne peut rester seulement un souhait ou une prédication, mais doit s’exprimer par le châtiment des offenseurs, dans un geste de zèle profond pour tout ce qui est consacré à Dieu : « zelus domus tuae comedit me » (Ps 69, 10 ; Jn 2, 16-17). La réaction du Christ ne doit pas paraître disproportionnée, au contraire elle tient compte du terme de l’offense qui est Dieu et du sujet qui a offensé, des hommes, de simples créatures. Elle prend donc des proportions majeures, parce que le dédain de l’inférieur (dans ce cas une créature) envers le supérieur (dans ce cas le Créateur) est plus grave que l’offense entre deux personnes du même niveau ; elle est plus grave et donc elle réclame en proportion une réaction majeure[20]. 

 

Pour une raison analogue Jésus-Christ s’indigne avec plus de véhémence envers ses amis qu’envers les autres. Il est naturel que nous nous attendions à plus de ceux qui nous sont proches, parce que le lien d’amitié exige un rapport plus grand de respect et d’amour[21]. Jésus aura des paroles particulièrement dures pour saint Pierre qui veut l’éloigner de la Passion : « retire-toi de moi, Satan » (Mt 16, 23). Non seulement saint Pierre est quelqu’un de proche, mais il est aussi en plus grande possession de la finalité de l’œuvre rédemptrice, par la connaissance qu’il en a. Sa responsabilité est donc plus grande, et plus grande sera donc aussi la réaction de vengeance.

 

Jésus est particulièrement dur aussi envers ses disciples, lorsqu’ils sont injustes avec les enfants qui l’entourent : « voyant cela Jésus se fâcha » (Mc 10, 14). En effet la colère peut être mue aussi par une injustice faite aux personnes qu’on aime[22], et il est aussi injuste de s’en prendre à ceux qui ne peuvent pas se défendre, tels des enfants. Voilà donc la juste réaction du Christ qui rééquilibre l’abus de ses disciples.

 

Les mots que Jésus réserve aux pharisiens sont eux aussi un indice clair de l’indignation que provoquent en lui ces « serpents et race de vipères » (Lc, 23, 33) : « à l’intérieur vous êtes remplis de cupidité et de méchanceté » (Lc 11, 39). C’est le désir de rétablir la justice, de remettre ces « hypocrites » (Mc 7, 6)  à leur place, pour que leur réputation soit celle qui leur est due et pour qu’ils n’éloignent pas les hommes de Dieu, avec leur extérieur faussement pieux (Mt 23, 1-7). Jésus dans sa colère cherche un bien, qui est surtout celui d’une idée juste de ce qu’est la religion, mais per accidens il doit diriger ses invectives vers des hommes concrets, qu’il faut reprendre pour le bien commun et pour le leur. Là aussi le Christ montre qu’on peut et qu’on doit parfois se mettre en colère, et pas seulement d’une façon impersonnelle ou indéterminée. Cela pourrait être non pas de la vertu, mais de la lâcheté. Parfois la colère exige une action ponctuelle et un destinataire qu’on puisse repérer (individu ou personne morale), dit saint Thomas[23]. L’unique condition toujours requise pour le bon exercice de la colère est que la réaction reste proportionnée, opportune et raisonnablement mesurée[24].           

 

 

Conclusion

 

La vie du Christ à l’instar de la nôtre est marquée par les passions, parce que celles-ci sont naturelles et nécessaires à l’homme. Chez l’homme cependant, les passions telles que nous les connaissons sont en connexion avec un appétit sensitif qui a perdu l’état d’équilibre originaire, en recevant une certaine inclination au mal : il s’agit du « fomes peccati ». L’ordination donnée à l’origine n’est plus présente et chez nous les passions sont souvent occasion de péché. La perfection de nature et de grâce dans le Christ ne le soumettait pas aux dérèglements issus du péché originel[25].

Dans ce cadre il y a donc une triple distinction à introduire selon saint Thomas [26] :

 

              1) par rapport à l’objet, dans le Christ les passions ne pouvaient que tendre au bien, alors que chez nous elles se dirigent souvent vers ce qui est illicite.

 

            2) par rapport au principe d’opération, dans le Christ les mouvements de l’appétit sensitif étaient toujours en harmonie parfaite avec la raison et sous sa domination, alors qu’en nous les mouvements préviennent souvent le jugement de la raison et ils se soustraient à son autorité.

 

              3) par rapport à l’effet, chez le Christ les passions ne dépassaient jamais de façon désordonnée la sphère sensitive et elles ne troublaient jamais la raison et la volonté, alors qu’en nous elles arrivent à obscurcir l’intelligence et à conditionner la volonté en troublant l’esprit.

 

Dans le cas des passions du Christ, en raison des distinctions mentionnées, l’usage du mot distinctif de « propassions » est classique pour indiquer les mouvements de l’appétit sensitif qui ne dépassent pas leur cadre et ne troublent pas la raison et la volonté, dans une parfaite conformité à la perfection et à la rectitude de la nature[27]. La perfection naturelle et surnaturelle du Christ n’est nullement atteinte par l’usage des passions; au contraire ce sont les passions elles-mêmes qui rendent possible cette perfection dans l’action. Il en va de même dans la vie morale de tout homme. Sans oublier que chez les hommes les passions nécessitent souvent d’être contenues en raison du péché originel, il faut cependant rejeter comme fausse et dangereuse l’opinion qui assimile la vie chrétienne à une vie sans passions, alors que la philosophie et la Révélation nous  démontrent la nécessité de chacune d’elles. La perspective du théologien moraliste ne peut donc pas être seulement orientée vers la modération contraignante des passions. Au contraire, l’exemple donné par le Christ rappelle qu’il peut aussi y avoir péché lorsque l’on réprime injustement une passion raisonnable et proportionnée.  Ne pas se mettre en colère lorsque cela est nécessaire ou ne pas donner suite à un juste mouvement d’audace peut constituer une faute morale : même la colère, souvent décrite comme la plus nuisible des passions, peut être bonne et nécessaire parce qu’elle est naturelle à l’homme en tant qu’homme. Ce qui est naturel a une raison d’être et donc une bonté et peut alors être utilisé raisonnablement. C’est là le fondement de la doctrine des passions de saint Thomas qu’on peut synthétiser en rappelant que la nature ne fait rien en vain: «Natura nihil facit frustra»[28].

 

 

[15] S. Th., Ia IIae, q. 46, a.1, corpus.

[16] S. Th., Ia IIae, q. 46, a 1, corpus.

[17] S. Th., Ia IIae, q. 46, a. 7, corpus.

[18] S. Th., IIIa, q. 15, a 9, corpus.

[19] S. Th. Ia IIae, q. 48, a. 2, corpus : « appetitus potissime tendit ad repellendum iniuriam per appetitum vindictae. Et ex hoc sequitur magna vehementia et impetuositas in motu irae »

[20] S. Th. Ia IIae, q. 47, a. 4, corpus : « indigna despectio est maxima provocativa irae ».

[21] S. Th., Ia IIae, q. 47, a. 4, ad tertium, Cet article est plutôt  relatif au mépris des amis, la raison est dans le fait qu’on prétend plus d’un proche et de quelqu’un qui nous connait, que non des autres.

[22] S. Th., Ia IIae, q. 47, a. 1, ad secundum : “ nous concevons de la colère contre ceux qui font du mal aux autres (….) c’est qu’ils (ces derniers) nous sont liés de quelque manière, parenté, amitié ou simple communauté de nature ».

[23] S. Th. Ia IIae, q. 47, a.7, ad tertium.

[24] Ibidem, corpus.

[25] S. Th, IIIa, q. 15, a. 2, corpus.

[26] S. Th, IIIa, q. 15, a. 4, corpus.

[27] A. PIOLANTI, Dio Uomo, Roma 1995, p. 485.

[28] S. Th., IIa IIae, q. 158. a. 8, ad secundum.

 

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