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29 septembre 2022 4 29 /09 /septembre /2022 21:39

29 septembre 2022, Saint Michel Archange

 

"Allégorie des effets du bon et du mauvais gouvernement"

Ambrogio Lorenzetti - Palazzo Pubblico de Sienne

 

Le mondialisme maçonnique d'aujourd'hui propose, ou plutôt impose un modèle de gestion du monde, dans lequel la notion même d'État, d'organisation étatique, de chose publique sont dissous, liquéfiés et refondus dans une idée informe au service de la grande finance internationale et de ceux qui la manœuvrent comme instrumentum regni. Sans racines, sans identité, sans religion, sans roi, sans aristocratie, sans même le peuple et sans même - si cela était possible - la terre que nous avons sous les pieds. On construit un monde fondé sur la dissolution de toute certitude naturelle et surnaturelle et sur un idéalisme qui voudrait abattre toutes les frontières et toutes les limites de l'être créé.

 

Face à cette dérive, nous proposons le texte d’une conférence donnée il y a une vingtaine d’années au congrès de Controrivoluzione de Civitella del Tronto, sous le titre Lo Stato Pontificio e i corpi intermedi (Les États pontificaux et les corps intermédiaires). Les indications intemporelles contenues dans l’histoire de l’État catholique par excellence, répondent en partie à la crise déclenchée par l’ étatisme d’aujourd’hui.

 

L'idée centrale, dont nous verrons l'application pratique dans l'histoire de l'administration des États pontificaux, est celle qu'Aristote et saint Thomas avaient déjà illustrée : on n'applique pas une idée à la réalité en déformant cette dernière pour garder intacte l'idée préconçue. On lit la réalité qui se présente à nous - et qu'un Autre a créée avec ses propres règles - et seulement ensuite on cherche le meilleur système pour la gouverner, en la dirigeant vers son bien objectif. C'est ainsi que les deux grands penseurs, même si saint Thomas exprime sa préférence pour la monarchie pour sa plus grande ressemblance au gouvernement divin, n'absolutisent aucun modèle administratif, mais nous disent que la forme monarchique, aristocratique ou démocratique peuvent toutes être bonnes, pourvu qu'elles répondent au caractère et à la tradition des peuples gouvernés. De plus, ces adaptations administratives stratifiées dans le temps, s'adaptant à la diversité des réalités, peuvent souvent constituer une richesse à maintenir. En d'autres termes, il existe des peuples et des territoires qui doivent être gouvernés différemment parce que - tout simplement - ils sont différents. Il n'y a pas de modèle unique de gouvernement à reproduire en série, il y a des peuples, des histoires, des territoires, des cultures. On n’impose pas des systèmes d’en haut, on constate des réalités.

 

Il existe aussi au sein de l’État des réalités sociales qui lui sont naturelles et constituent pour le gouvernant à la fois un soutien et une limite qui doivent être respectées. Il s’agit de ces entités qui sont comme les membres d'un corps que le chef ne peut couper sans nuire gravement au bien-être de l'organisme tout entier, des entités qui ne remplacent pas le chef, mais que le chef ne peut supprimer ou modifier selon ses caprices, car ce n’est pas à lui de les inventer. Il les constate ou à la limite en favorise la naissance, laissant prospérer les inclinations de la nature. Ce sont les corps intermédiaires.

      

Cette étude tend à montrer comment l’Église a déployé sa sagesse millénaire dans l’administration des territoires qui lui étaient soumis « in temporalibus », en s’appuyant sur les applications pratiques du principe décrit plus haut. Elle ne prétend pas à l’exhaustivité, mais tente de fournir quelques éléments de réflexion en précisant que ce qui est proposé présuppose d'abord la défaite de l'apostasie actuelle.

 

Les fruits du bon gouvernement, de la richesse, de l'épanouissement du savoir et des arts dans les États pontificaux n'ont pas besoin d'explication pour quiconque connait l’histoire. Une des causes de cette si grande prospérité réside en partie dans l'exercice de la souveraineté par des corps intermédiaires, une approche très éloignée de la déification absolue de l'État et du droit positif et de l'uniformisation absolue du mondialisme d’aujourd'hui. Pour comprendre concrètement la distance qui sépare ces deux mondes, nous concentrerons notre regard sur trois aspects. Le premier est le rapport entre l'autorité centrale et le territoire, il implique l’exigence d'unité autour du gouvernant dans le respect des particularités et des autonomies des gouvernés, réunis eux-mêmes dans d'autres sociétés qui ne doivent être ni phagocytés ni dissoutes, mais respectées. Le deuxième point concerne l'aspect économique de la conception de la propriété foncière et son utilisation à la fois pour la prospérité de l'État et la protection des pauvres. Au-delà de la conception certainement datée, qui voyait la richesse principalement dans la terre, l'œil attentif et non idéologique pourra discerner l’approche économique d’un ordre qui vise à observer la justice et la charité, dans la recherche légitime du bien-être y compris économique, mais sans affamer les pauvres. Le troisième point porte sur le travail d'agrégation, et d'assistance réalisé par les corps de métier et les confréries, qui unissaient et organisaient les couches de la société autour de tâches précises et s'incarnaient dans le territoire, de manière à être un véritable et efficace ciment de la société, prenant soin de tous.

 

 

Les prémisses historiques     

 

Au cours des Ve-VIIe siècles après J.-C., après le déplacement du siège impérial à Constantinople et le transfert progressif de l'aristocratie sénatoriale vers le Bosphore, Rome se présentait comme une ville provinciale en décadence; à l'exception de l'exemple de Justinien, le désintérêt des empereurs était tel qu'il alarmait les contemporains; les seules autorités concernées par le sort de la ville étaient les évêques de l'Urbs, qui avaient assumé un rôle de catalyseur en raison de leur prestige[1].

 

L'intervention des Pontifes suppléait souvent aux absences impériales, au point que l'approvisionnement de la ville en denrées, l'annone, en vint à être supporté par les greniers de l'Église ; le rôle traditionnel d'assistance aux pauvres se confondait ainsi avec les tâches que le pouvoir civil était incapable d’accomplir [2].

 

Les évêques romains, bien qu'exerçant de véritables fonctions gouvernementales, réaffirmèrent constamment leur loyauté envers l'Empereur, au point de l'implorer, souvent avec véhémence, de s'occuper de l'Occident avec plus de sollicitude, et Grégoire le Grand, en 593, « dénonça avec angoisse le vide laissé par le Sénat » [3].

 

Au cours de la première moitié du VIIIe siècle, la situation commença à devenir intenable : les Lombards d'Astolphe menaçaient Rome, dans le désintérêt total de Byzance, qui était par ailleurs effectivement impuissante [...]. En 756, Pépin III le Bref, roi des Francs, au terme de sa campagne victorieuse en Italie, donnait les territoires envahis par les Lombards au Prince des Apôtres, « à saint Pierre et par lui au Pontife régnant et à ses successeurs à perpétuité »[4]. Le document (donatio) et les « claves portarum civitatum » [5] furent déposés sur la Confession de Saint-Pierre : par cet acte on prouvait que la transmission avait eut lieu. Charlemagne, en confirmant la donation de son père, mentionnait la limite septentrionale des territoires donnés, de Luni dans le nord de la Toscane (« Luni cum Corsica ») à Monselice en passant par Parme et Reggio, il remettait au Pontife une vaste portion de l'Italie qui comprenait, outre l'Italie centrale et le Sud avec les trois grandes îles de la mer Tyrrhénienne, mais également Venise et l'Istrie ; cependant la question des frontières, notamment celles du nord-est, a suscité dans le passé chez les juristes, aujourd'hui chez les historiens, des controverses qui ne sont pas encore apaisées [6].

 

L'assentiment impérial à la donation fut réaffirmé par Louis le Pieux en 817 et par le Privilegium d'Othon Ier en 962 ; l'empereur Henri II en 1020 confirma également l’œuvre de ses prédécesseurs. Si l'on peut émettre des doutes quant au pouvoir des premiers rois francs de donner des territoires byzantins, on ne peut en dire autant des derniers exemples mentionnés [7].

 

Les États pontificaux émergeaient lentement dans une situation de grande incertitude et d'instabilité. Les pontifes étaient confrontés à un territoire à peine sorti des ruines des invasions barbares, frappé par le désintérêt des empereurs byzantins et que les empereurs germaniques s’apprêtaient à délaisser pour longtemps. Pour aggraver la situation, s’ajoutèrent au cours des IXe et Xe siècles les incursions des Sarrasins (870, 910) depuis leur base du Garigliano et les invasions des Hongrois (927, 937, 942), événements à l'origine du phénomène d'enchâtellement de toute la campagne romaine. Mais, dans la mesure du possible, les Papes cherchèrent constamment à maintenir le tissu urbain romain, favorisant ainsi l'élan communal qui allait marquer la grande floraison du Moyen Âge en Italie centrale.

A suivre…

Don Stefano Carusi

 

 

[1] G. Arnaldi, Le origini del Patrimonio di S. Pietro, dans Storia d'Italia, dirigé par G. Galasso, Turin, v. VII, t.II, p15 et ss. Les fonctionnaires byzantins étaient présents à Rome jusqu'au VIIIe siècle, mais leur influence réelle sur la politique de la ville était marginale : cf. O. Bertolini, Roma di fronte a Bisanzio e ai Longobardi, dans Storia di Roma (ed. Istituto di Studi Romani), Bologna 1941, v. IX.

[2] Ibidem, p. 38 et ss. ; pour la gestion des patrimoines ecclésiastiques, cf V. Recchia, Gregorio Magno e la società agricola, Roma 1978.

[3] Ibidem, p. 16. Même par la suite, les Papes, à « l'exception notable de Grégoire III, avaient toujours veillé à ce que la défense de l'orthodoxie et la nécessité même de contenir les Lombards ne portent pas atteinte à leur ligne de loyauté absolue [envers l'Empire] », Ibidem, p. 114.

[4] Ibidem, p. 119, 120.

[5] Ibidem.

[6] Pour la question complexe des confins, cf. Arnaldi, op. cit., p. 127 et ss. Les textes des donations sont dans A. Theiner, Codex diplomaticus domimi temporalis S. Sedis, recueil de documents pour servir à l'histoire du gouvernement temporel des Etats du Saint-Siège extraits des archives secrètes du Vatican, Rome 1861.

[7] Des doutes subsistent parmi les spécialistes quant à la légitimité du geste de Pépin; selon certains, il n'avait aucun pouvoir reconnu sur les terres données, formellement encore byzantines, comme Charles ne l'avait pas non plus en 781. Ce dernier, après son couronnement impérial en 800, ne voit son pouvoir sur l'Occident reconnu par son collègue byzantin qu'en 812. Par commodité, l'appellation de "Roi" a également été donnée à ceux qui étaient plutôt des chefs de peuples.

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