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Quand la volonté force l’intelligence... à se tromper

par Disputationes theologicae

Indications pour une époque de subjectivisme débridé

 

Pentecôte 2025

C'est Pie XIII ! / C'est François II !

Nous nous rendons tous compte, par un simple retour honnête sur nous-mêmes, qu'en de nombreuses occasions, certaines des étapes qui ont précédé nos choix et positionnements intellectuels étaient viciées. Nous ne parlons pas ici simplement de l'influence des passions sur notre agir moral, nous ne parlons pas du cas, plus simple à expliquer, où le diabétique presque irrésistiblement attiré par le gâteau au chocolat finit par céder, en reconnaissant sa propre faiblesse, et par manger non seulement la part qui lui est accordée, mais quatre parts de gâteau. Mais nous parlons du cas, plus complexe à définir et encore plus à reconnaître en soi même, du diabétique qui, ne voulant pas reconnaître sa faiblesse devant les sucreries, pour manger la quatrième part de gâteau, finit par élaborer une fausse structure de pensée, selon laquelle dans ce gâteau il n'y a pas de sucres nocifs pour lui, de sorte qu'il peut passer sereinement - compte tenu des prémisses choisies par lui - même à la cinquième, à la sixième, à la septième part.

 

 Nous avons dit « compte tenu des prémisses choisies », précisément pour indiquer que si les prémisses ont été choisies, ou du moins trop choisies, il est clair que la conclusion a été plus ou moins délibérément orientée. Nous avons dit « plus ou moins délibérément », parce que le phénomène est complexe et que, surtout à une époque comme la nôtre de subjectivisme débridé et d'impérialisme médiatique d'internet, le retour de chacun sur les mouvements de sa propre volonté est devenu beaucoup plus nébuleux et n'est pas toujours pleinement conscient.

 

En fait, l'immanentisme dominant nous fait percevoir comme existant presque uniquement ce que nous ressentons émotionnellement, ce que nous vivons au plus profond de nous-mêmes, négligeant ou même éliminant toute la partie de la réalité objective qui n'est pas associée à des émotions entrainantes ou qui reste d'une certaine manière inconfortable.

 

Tandis que l’impérialisme médiatique constitue un facteur de pression supplémentaire sur l’intelligence, celle-ci se retrouve littéralement assiégée et, bien souvent, ne parvient plus à fonctionner correctement en lien avec la volonté. Elle se voit alors poussée à des conclusions imposées par ce qu’on appelle l’« opinion des masses » ou plutôt - comme nous l’avons déjà souligné à plusieurs reprises dans ces colonnes - l’opinion de ses habiles manipulateurs. Ceux-ci, incapables d’agir directement sur l’intelligence, la détournent en passant par la volonté.

 

Sur l'intelligence et la volonté - disait avec simplicité le cardinal Caffarra avant de se lancer dans les aspects théorétiques – « même une petite attention à notre vie intérieure nous montre qu'il y a une influence causale réciproque : personne ne comprend rien s'il ne veut pas comprendre; personne ne peut vouloir ce qu'il ignore »[1].

« Personne ne comprend rien s'il ne veut pas comprendre ». On peut choisir de ne pas comprendre, et même pour ainsi dire de « ne rien comprendre ». En fait, on peut même faire le choix terrible de s'enfoncer volontairement dans le vide intellectuel au sujet de ce qui est le plus important dans la vie de l'homme : la Fin ultime. Et pour celui qui ne veut pas comprendre la Fin ultime, il n'est pas exagéré de dire, avec les précisions qui s'imposent, qu'il s’est mis dans la condition de « ne rien comprendre ». La formule provocatrice du cardinal Caffarra est appropriée, et il la développe en se référant au passage classique de saint Thomas dans le Contra Gentes (l. IV, ch. 54), selon lequel certains hommes sont presque bloqués dans leur réflexion sur la Fin ultime. Ils n’arrivent pas à penser.

 

Mais qu'est-ce qui peut les bloquer, puisqu'il ne s'agit pas ici de limites intellectuelles, au contraire ce blocage peut se produire - et de fait se produit - chez des personnes très intelligentes, des sommités de la science, des académiciens, qui finissent par « ne rien comprendre »? Et de surcroît, volontairement.

 

La distance infinie de la Fin ultime peut, selon saint Thomas, décourager la recherche intellectuelle, c'est-à-dire que certains hommes se découragent (mais n'oublions pas que le découragement comporte généralement une part de volonté) lorsqu'il s'agit d'enquêter sur une réalité aussi élevée et aussi distante. Penser à Dieu et au fait que nous sommes faits pour Lui est une pensée trop profonde pour eux. Et, exagérément concentrés sur leur propre état de créature, ils n'osent pas lever les yeux vers le Créateur, par petitesse d'esprit, mais aussi par commodité. En effet, la méconnaissance de la grandeur de la nature humaine, de sa nature éminemment spirituelle, et donc finalement faite pour contempler Dieu, leur fournit un alibi pour se jeter sans réserve dans ce que saint Thomas appelle la « béatitude bestiale »[2]. Autrement dit, se persuader d’être faits pour une béatitude de porc, de chien ou de renard plutôt que d’être spirituel, et entretenir cette conviction "utile", qui au fond réduit leurs engagements à ce qu'ils ont en commun avec les animaux, suppose, en quelque sorte, de « ne rien comprendre ».

 

Ayant choisi de regarder combien ils sont liés à la sensibilité et au corps, qu’ils ont en commun avec les animaux, ils choisissent de se satisfaire des choses corporelles et des plaisirs de la chair. Une recherche qui les amènerait donc à regarder vers le haut pourrait compromettre cet univers de conclusions agréables qu'ils se sont fabriqué.

 

Ainsi l'intelligence qui tendrait en elle-même beaucoup plus haut, vers le Vrai, est par un mouvement volontaire freinée, déviée, disons même corrompue, afin qu'elle n'explore pas trop ce Bien intelligible, cette Vérité suprême. Le champ de réflexion se rétrécit, si bien qu’il semble préférable de ne pas approfondir cette question : la volonté en vient à refermer les espaces de l’intelligence. Ayant déjà tranché, elle fixe des limites à l’intelligence et lui dicte : « Il vaut mieux que dans ce domaine tu ne raisonnes pas ».

 

Il en résulte que tout le processus intellectuel devient faussé, détourné et limité, car il n’est plus possible de raisonner à partir « de ce que l’on sait déjà pour découvrir ce que l’on ignore encore ». On ne part plus d’une évidence pour progresser, de vérité en vérité, vers de nouvelles conclusions. À la place, on part de ce que l’on a décidé d’être, pour ensuite construire un édifice très élevé, mais reposant sur un unique fondement: l’idée que l’on a choisie sur soi-même[3]. Puisque j’ai choisi - de manière plus ou moins arbitraire - que telle est la réalité, mon raisonnement ne peut alors que se refermer sur ce choix initial et suivre uniquement la voie que j’ai moi-même choisie.

 

Fin de la Première Partie

 

Don Stefano Carusi

 

[1] C. Caffarra, La reciproca influenza di intelletto e volontà nella conoscenza della verità morale, in Pontifica Accademia Romana di San Tommaso d’Aquno, IX Congresso Tomistico Internazionale (24-29 settembre 1990). Texte accessible en ligne, consulté le 5 juin 2025: https://www.caffarra.it/intellettoevolonta90_76.php

[2] Contra Gentes, l. IV, c. 54, n.3

[3] Cf. C. Caffarra, cit.

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