Tristesse, dépression et dimanche de Laetare
Quelques conseils de saint Thomas d'Aquin
Carême 2025
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Le dimanche de Laetare, au milieu du Carême tout en violet, voit exceptionnellement le prêtre porter des ornements roses, l'orgue joue à nouveau et les fleurs, bannies pendant les quarante jours de pénitence, reviennent seulement ce jour-là sur l'autel, précisément pour réjouir - à mi-parcours - le fidèle qui a pris le Carême au sérieux et que le jeûne prolongé a pu rendre triste. Il faut reprendre des forces avant la Passion et le Vendredi Saint et avoir un avant-goût de la Pâques. La liturgie, par ses signes, est révélatrice de vérités plus profondes. Elle nous conduit ici à une réflexion sur la joie, et donc aussi sur ce qui lui est opposé : la tristesse, ou ce que l’on appelle, dans un langage plus moderne et parfois équivoque, la « dépression ».
La «dépression» est-elle un péché? Dois-je la confesser comme un péché ? Peut-être, et le discours doit certainement être approfondi. Cependant, au terme vague de « dépression », il est préférable d'utiliser le terme classique de tristesse/tristitia, car il prête moins à confusion, ou celui d'accidia dans le cas plus spécifique[1].
En quoi la tristesse est-elle un péché ? Saint Thomas nous dit que la tristesse peut être mauvaise à plusieurs titres, mais elle l'est particulièrement selon l'effet qu'elle produit, c'est-à-dire lorsqu'elle nous plonge dans la prostration et nous fait nous retirer du bien. Lorsqu'elle a pour effet de nous “abattre” au point de nous empêcher de faire le bien qui nous est possible, de nous paralyser presque, elle devient en effet extrêmement nocive[2]. Et lorsqu'elle devient volontaire, ou pire, aussi paradoxal que cela puisse paraître, lorsqu'elle est volontairement entretenue, c'est-à-dire lorsque par une intervention de ma volonté j’entretien cet état ou ne le combat pas, comme la raison me le commanderait, elle peut être un véritable péché à confesser[3]. Il est plus ou moins grave selon la conscience et le caractère volontaire qui s'attachent toujours à un acte humain. Sauf événements exceptionnels et rares, en effet, la volonté intervient dans toutes nos actions. Il faut donc distinguer la tristesse, en tant que passion, de l'acte volontaire ou même du vice entretenu.
Si, par exemple, j'ai appris la mort d'un être cher ou si une maladie grave survient, il est naturel d'être triste ; dans ce cas, nous sommes confrontés à ce que la théologie thomiste appelle une passion, c'est-à-dire quelque chose que l'âme “subit” d'une certaine manière et qui l'influence d'une façon ou d'une autre sans qu'il n'y ait ni culpabilité ni mérite. En effet, les passions en elles-mêmes ne sont pas un péché tant que la volonté n’intervient pas[4]. Au contraire, la tristesse modérée en tant que passion peut avoir ses raisons et, contrairement à ce que propage le monde hédoniste d'aujourd'hui, il peut même être bon et juste d'être triste si un mal intervient, mais sous certaines conditions. Même la Sainte Vierge au pied de la Croix a ressenti de la tristesse. Comment ne pas être triste si son propre Fils est crucifié parmi des malfaiteurs, et de surcroît si injustement ? Mais la tristesse de Marie n'a jamais été immodérée, elle est toujours restée dans la mesure et l'ordre de la raison, sans que son âme “soit prostrée”. Au contraire, même au milieu de ses larmes, elle est toujours restée pleine d'espérance en la Résurrection. Dans un cas proportionné, la tristesse doit donc aussi avoir sa juste place[5].
Mais il y a plusieurs façons et plusieurs raisons d'être triste, et toutes ne sont pas bonnes. Par exemple, dit saint Thomas, être attristé par un bien parce qu'il n'est pas le sien, mais celui d'une autre personne, est un mal, parce que je ne suis pas capable de me réjouir d'un bien objectif simplement parce que ce bien n'est pas le mien. Alors que le vrai bien, en tant que tel, devrait me réjouir partout où il se trouve. On peut aussi s’attrister lorsque quelque chose semble diminuer notre gloire ou notre excellence, surtout si cela ternit notre image. C’est en ce sens, précise encore l’Aquinate, que la tristesse s’apparente à l’envie [6]. Il en va de même lorsque nous ne parvenons pas à reconnaître qu’une épreuve ou une difficulté, considérée avec davantage de recul, peut en réalité être un vrai bien pour nous. Au lieu de nous en réjouir au moment de l’affronter, nous nous en attristons[7].
Mais le danger de la tristesse, qui prend une gravité particulière lorsqu'elle devient une acédie spirituelle, réside dans le fait qu'elle alourdit et met l’âme de l’homme dans un état de prostration. Saint Thomas dit : « deprimit animum hominis ». Deprimit d'où, dans les conditions idoines, vient la justesse du mot « dépression », c'est-à-dire une certaine « décompression » - avec un terme moins violent et peut-être préférable dans certains cas[8] - de la vigueur de l'âme. Elle déprime donc et enlève le désir et le plaisir de faire quoi que ce soit (« ut nihil ei agere libeat »), et donne un ennui de faire (« taedium operandi »), par lequel tout devient lourd et semble inutile. Le Psalmiste dit (106,18), pour ceux qui sont dans la tristesse, que leur âme a horreur de toute nourriture, rien ne l'attire, avec une torpeur de l'esprit qui n’arrive à entreprendre aucune bonne œuvre (« torpor mentis »)[9]. Une tristesse donc, qui, empêchant de faire le bien, est toujours mauvaise, et doit être chassée autant que possible par la volonté, ou du moins ne jamais être cultivée, qu'il s'agisse de la « simple » tristesse, ou plus spécifiquement de l’acédie spirituelle.
Mais si l’on éprouve de la tristesse devant un mal réel, cette tristesse n’est-elle pas légitime ? Il est évident que l’on ne peut pas se réjouir d’un mal tel que l’injustice politique - entendue ici au sens le plus large et selon la conception aristotélicienne - propre à notre époque. Toutefois, cette tristesse doit rester mesurée : pour être juste, elle ne doit jamais abattre ni plonger dans la dépression. Là il faut se méfier, surtout aujourd'hui, du “fléau anxiogène” que peut être Internet, au sujet duquel il faut recommander un usage modéré. Il peut en effet constituer un amplificateur de tristesse. Comment ? La tristesse se développe ou s’intensifie en lien avec l’anxiété et les peurs, qui peuvent en être à la fois la cause et, dans un cercle vicieux, un facteur d’aggravation : la tristesse augmente parfois la peur, et la peur, à son tour, renforce la tristesse[10]. Le sensationnalisme permanent d’Internet - sans lequel il ne pourrait prospérer -, orienté en permanence vers la tragédie et les tons apocalyptiques, et diffusé de façon continue et mondialisée tout au long de la journée, agit comme un stimulant constant de la tristesse, avec cette circonstance aggravante qu’il repose souvent sur des bases peu solides. Se laisser influencer ainsi est donc d'autant plus coupable. Il n'est pas rare aujourd'hui de rencontrer des personnes qui ne peuvent plus profiter d'une journée ensoleillée parce que la météo a prévu une perturbation de vent froid dans les jours suivants, qui ne se réalisera peut-être même pas en raison de l'incertitude de cette science, mais qui aura abattu l'âme alors même qu'elle était censée se réjouir du beau temps.
La liturgie de l'Église tient compte de l’ensemble de ces réflexions lorsque, au milieu du Carême, elle nous transporte, par le dimanche de Laetare, dans une perspective pleine de réalisme. De plus, elle veut nous faire réfléchir sur le fait que, comme le dit saint Thomas, lorsque quelque chose ne va pas au niveau corporel, cette situation “défectueuse” dispose l'âme à la tristesse[11]. Il attire ainsi notre attention sur l’aspect corporel, qui constitue une clé importante pour aborder la question à laquelle nous devons accorder de l’importance : nous sommes à la fois âme et corps. Et s’il est vrai que lorsque l’un souffre, l’autre en pâtit également, il est tout aussi vrai qu’une bonne intervention sur l’un peut avoir des effets bénéfiques sur l’autre. Sur l’âme et le corps ensemble. Celui qui jeûne, par exemple, comme le disent les Pères du désert, vers midi sent le poids de l'absence de nourriture et est saisi d'une acédie qui le rend triste[12]. Pour ceux qui ont pris le Carême au sérieux, à mi-parcours, ils peuvent être saisis d'un peu de « dépression » (ou de « décompression » si vous préférez) en ayant devant soi autant de jours de jeûne à faire encore. L'Église dit, par le dimanche de Laetare, qu'il est bon au milieu de l'effort de concéder une journée d'orgue, de fleurs et même un allègement modéré du jeûne, parce que le corps doit être aidé pour aider ensuite l'âme à aller jusqu'au bout.
C’est justement pour éviter que la tristesse ne s’accroisse et ne mène au désespoir de ne jamais atteindre le bien, qu’il faut s’aider à avancer vers le but - l’essentiel -, en acceptant humblement qu’à l’image des chevaux qu’on apprivoise avec un peu de “sucre”, nous, êtres rationnels, pouvons aussi avoir besoin de petits encouragements. Cette attitude, enracinée dans la réalité et dans la véritable humilité, conduira à de grandes choses, sans tomber dans la tentation orgueilleuse et idéaliste de la “perfection absolue”. Sortir un peu de la tristesse permettra aussi de conjurer le danger de la pusillanimité (c'est-à-dire cette peur de l’âme “petite” qui craint tout effort) et d'éviter de tomber dans une torpeur dans l'application des préceptes et l'accomplissement de notre devoir, en nous donnant au contraire un nouvel élan[13].
Face à la tristesse, qui diminue le corps et empêche l’âme d’agir pour le bien, saint Thomas propose des remèdes qui prennent en compte l’unité de l’âme et du corps. Il affirme que la contemplation des vérités, tout comme l’action vertueuse, atténue la tristesse et la souffrance. En effet, ces pratiques ouvrent l’âme à ce pour quoi elle a été créée : ces grandes réalités qu’elle contemplera dans la joie éternelle après la mort. Et en accomplissant le bien avec juste mesure, l’âme en tirera profit, ce qui aura aussi un effet bénéfique, même indirect, sur le corps, puisque les mouvements de l’âme s’y répercutent[14]. Il convient également d'ajouter que le fait de porter l’action sur les bonnes choses a de plus un effet “débloquant” par rapport à la “torpeur apathique” déjà décrite.
Il conseille ensuite la fréquentation de bons amis qui consolent, ce qui a pour effet de soulager et d'alléger le fardeau parce qu'on se sent aimé. Il ne faut pas non plus négliger les aspects encore plus corporels comme le sommeil, qui fait du bien au corps en le fortifiant, et ce remède qui fait sourire la sottise des modernes, qui ne voient pas le lien entre l'âme et le corps : le balneum ou les bains chauds, qui ont une fonction relaxante “pour les nerfs”. Et il recommande aussi les larmes, lesquelles extériorisent la douleur de manière corporelle et contribuent ainsi à l’apaiser, la conduisant “dehors”. Il évoque également la simplicité, liée à l’humilité, qui consiste à s’accorder, en temps de besoin, quelque chose qui réjouit légitimement. Celui qui traverse une tristesse justifiée et légitime doit savoir s’accorder un loisir ou un plat agréable, comme on prendrait un médicament pour se relever. Une fois encore, il s’agit d’élever le corps par des choses licites, afin de conduire l’âme vers la joie, et d’éviter de se réfugier dans des plaisirs illicites dictés par le désespoir[15]. L’évangile du dimanche de Laetare, comme pour résumer, ajoute une recette printanière, comme il se doit à la mi-carême. Le Seigneur multiplie les pains et les poissons. Face au souci de nourrir une foule immense avec seulement quelques pains, il veut que nous contemplions la Providence, et comprenions qu’il y en aura même en abondance, au point qu’il en restera.
De même qu'il faut avoir la simplicité de contempler sans crainte les fleurs qui, pour un jour, sont revenues sur l'autel pour donner de la joie, de même il faut contempler le retour des fleurs au printemps et en conserver le souvenir. Les jonquilles, les jacinthes, les arbres fruitiers, les différentes feuilles qui commencent à pousser, les pluies de printemps qui illuminent les champs d'un vert plus intense, sont là pour faire contempler les merveilles de la Providence et donner une joie dont il faut savoir profiter, car à chaque jour suffit sa peine. Ces fleurs qui sont revenues dans les champs pour nous remonter le moral, reviennent à l'autel, ne serait-ce que pour un jour, comme pour nous dire de ne pas mépriser tous les petits remèdes qui sont utiles pour redonner de l'élan au chemin terrestre de l'âme et du corps.
Don Stefano Carusi
[1] Sur les espèces de tristitia, S. Th., Ia IIae, q. 35, a 8.
[2] S. Th., IIa IIae, q. 35, a.1, c.
[3] S. Th., Ia IIae, q. 39, a. 2, c., ob. 1 e ad 1.
[4] S. Th., Ia IIae, q. 24, a. 1, c.
[5] Cf. aussi S. Th., III, q. 46, a 6, c. e ad 2.
[6] S. Th., IIa IIae, q. 36, a. 1, c., a. 2 c.
[7] Cf. S. Th., IIa IIae, q. 35, a. 1, c.
[8] La distinction est de l’abbé Guillaume de Tanoüarn, qui invite dans ses interventions à préférer la parole « décompression » tant pour des motifs pastoraux , que pour le fait que ce mot - dans l’évolution moderne du langage - s’adapte mieux à la pensée de Saint Thomas.
[9] S. Th., IIa IIae, q. 35., a 1, c.
[10] S. Th., IIa IIae, q. 30, a. 1, ad 3. Sur les distinctions de S. Thomas entre la tristesse et la crainte cf. S. Th., Ia IIae, q. 42, a. 3, ad 2.
[11] S. Th., IIa IIae, q. 35, a. 1, ad 2.
[12] Ibidem.
[13] S. Th., IIa IIae, q. 35, a. 4, ad 2.
[14] S. Th., Ia IIae, q. 38, a. 4, c. Au sujet de combien la tristesse soit nuisible a corps, S. Th., Ia IIae, q. 37, a. 4.
[15] S. Th. Ia IIae, q. 38, a. 1-5.
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