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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 18:50

L’enseignement de Saint Thomas d’Aquin

 

21 décembre 2015, Saint Thomas Apôtre

 

Sainte Marguerite de Cortone: du concubinage à la Sainteté.

La Miséricorde de Dieu

 

Le mot miséricorde est aujourd’hui parmi les plus abusés et l’usage impropre d’un terme tant lié à la Sagesse et la Bonté divines a des conséquences qui se reflètent même sur la façon d’entendre la nature de Dieu. Si d’un côté il est vrai qu’il peut y avoir plusieurs modes d’entendre la miséricorde, de l’autre il est important d’introduire certaines précisions pour ne pas aboutir à de graves erreurs en matière de foi et de morale.

 

Dans ce bref article, nous verrons certaines distinctions capitales que Saint Thomas fait dans la Summa Theologiae, et nous analyserons principalement la question de comment il faut entendre la notion de miséricorde chez l’homme et la notion de miséricorde en Dieu. Une fois posées ces distinctions, utiles pour éviter tant l’écueil du panthéisme que celui corrélatif de l’antropomorphisation excessive de Dieu, nous verrons quelles sont les raisons et les conditions de la miséricorde envers les pécheurs, en suivant le Docteur Angélique.

 

La Miséricorde est une vertu "selon la raison"

Saint Thomas parle de la miséricorde sous son aspect plus proprement moral dans la Secunda Pars et, en faisant recours à l’étymologie, il nous explique ce qu’elle est et comment il faut la définir. On parle de miséricorde lorsque quelqu’un, en regardant la misère de l’autre, a un “cœur miséreuxˮ ou mieux un cœur “compatissantˮ[1]. C'est-à-dire que le cœur de celui qui a la miséricorde s’identifie avec celui qui est dans la misère et - à son tour - s’afflige de la misère. C’est le fait de s’attrister avec qui est triste, de s’identifier en partie avec qui est dans le malheur et avec son désir de bien.

 

Ce mouvement de l’âme dans une certaine mesure est quelque chose d’inné dans notre nature, c'est-à-dire que Dieu dans Sa Sagesse infinie a créé l’homme doué de passions, lesquelles en soi concourent à nous conduire au fin ultime. Par exemple, face à une injustice évidente on peut avoir un mouvement de colère, qui peut être sainte et juste et peut stimuler à l’action pour protéger la vérité ou celui qui est injustement attaqué. La perfection de la création a prévu en effet que pour un animal spirituel et social comme l’homme il y eût des “réactionsˮ qui ont en soi le but de stimuler la créature sensible vers son bien propre et vers celui des autres ; cependant - principalement suite au péché originel - les passions doivent toujours être dirigées par la raison pour qu’elles ne deviennent pas une cause de péché à cause de leur dérèglement.

 

Le même discours vaut pour la miséricorde, elle nait presque de nos entrailles face à la “misèreˮ ou à la douleur d’autrui. Vue ainsi la miséricorde est un mouvement de l’âme que Saint Thomas appelle “mouvement de l’appétit sensitifˮ. Le saint théologien ajoute : “en ce cas la miséricorde est une passion et non pas une vertuˮ[2]. C'est-à-dire que notre nature sensible fait en sorte qu’une “réaction immédiateˮ se déclenche face à la misérable situation d’autrui, et à cela est connexe une poussée intérieure dans notre âme pour soulager le miséreux d’un tel malheur. Ceci est la première façon de parler de la miséricorde, c’est le niveau “le plus basˮ, celui de la passion, nous sommes encore dans le domaine de la “réaction immédiateˮ, enracinée dans le sensible, qui a besoin - comme les autres passions - d’être ordonnée par la raison.

 

Il y a ensuite une autre façon de parler de la miséricorde: en tant que mouvement de l’appétit réglé par la raison. Ce cas se réfère à ce mouvement de l’âme par lequel raisonnablement - et non seulement passionnellement - nous nous attristons de la douleur d’autrui. Un tel mouvement par lequel notre cœur se fait “miséreux avec les miséreuxˮ n’est pas seulement un cri, une exclamation, un battement du cœur, mais il est guidé par la raison, est ordonné à la fin par notre intellect. L’Aquinate explique, en se référant à l’autorité de Saint Augustin, que le mouvement de la miséricorde est vertueux lorsqu’il sert la raison, lorsqu’il reste dans l’ordre et dans le bien, lorsqu’il est finalisé à la conservation de la justice de l’ordre divin[3]. C'est-à-dire que Augustin et Thomas disent clairement que la fin de la miséricorde n’est pas un romantisme compatissant qui embrasse tout et tous comme une girouette tourbillonnante, mais c’est un mouvement que le Créateur a inscrit dans la nature humaine pour une raison précise, qui est principalement celle de stimuler les hommes à soulager le prochain de la misère pour rentrer dans le juste ordre voulu par Dieu.

 

Ce n’est pas au hasard si l’Angélique, en suivant Aristote, avait dit auparavant que la miséricorde est plus intense lorsque le miséreux se trouve dans le mal pour des raisons fortuites, par exemple lorsqu’un mal survient à l’improviste sur celui qui espérait l’arrivée d’un bien, et la miséricorde est encore plus forte face au malheur qui arrive à celui qui a toujours choisi le bien. En ce cas elle est encore plus intense parce que la victime n’est pas du tout coupable, c’est la souffrance du juste, donc plus forte est la “stimulationˮ à revenir dans le juste ordre des choses[4].

 

La justice et la miséricorde de Dieu

L’Aquinate, après s’être occupé de ce qu’est l’Amour Divin, traite à la question 21 de la Prima Pars de la justice et de la miséricorde de Dieu qui sont même unies dans une seule question. Non seulement, évidemment, elles sont une seule chose en Dieu, mais elles sont aussi unies dans l’étude théologique car pour définir l’une on ne peut pas faire abstraction de l’autre. Dans toutes les œuvres de Dieu brillent toujours justice et miséricorde[5].

 

Avant d’aller à la réponse de Saint Thomas il est bien de s’arrêter sur la première objection du premier article, parce qu’elle contient une distinction utile pour comprendre l’actuelle confusion sur la notion de miséricorde. Saint Thomas dit en effet, par sa méthode usuelle de poser la “quaestioˮ, que la miséricorde semblerait ne pas revenir à Dieu en tant qu’elle est une espèce de la tristesse. Du fait qu’il n’y a pas en Dieu de tristesse il ne peut donc y avoir non plus de miséricorde[6].

 

Le Docteur Commun, qui est maintenant en train de parler de la miséricorde en Dieu, procède en excluant de la miséricorde l’aspect de tristesse immédiate que les hommes éprouvent lorsqu’ils voient le malheur d’autrui, ce “mouvement du cœurˮ qui touche seulement la nature sensible de l’homme mais pas la nature immuable de Dieu. Dieu ne “s’attristeˮ pas de la misère d’autrui comme cela arrive dans notre nature sensible, cependant Il agit pour éliminer la cause, pour soulager le miséreux de son poids. En Dieu donc il n’y a jamais ce désordre qu’on peut retrouver chez l’homme par rapport à la miséricorde, c'est-à-dire qu’Il n’est jamais apitoyé de façon passionnelle et désordonnée, mais toute son action est toujours ordonnée et juste. Un homme pourrait s’attrister et éprouver de la peine et donc être vraiment porté à la miséricorde (en tant que passion) pour un faux mendiant qui simule la misère ou pour des raisons futiles ou pour l’amour désordonné d’un bien apparent qui conduit à la damnation éternelle et son âme pourrait même se retrouver dans une angoisse grave et disproportionnée pour la situation “misérableˮ de son prochain. En Dieu il ne peut y avoir un tel processus, il n’y a pas une telle “affectionˮ (“affectumˮ) dérivant de la passion, mais il y a seulement “l’effetˮ - dit Saint Thomas - c'est-à-dire il y a seulement la volonté de Dieu à soulager, dans l’ordre de Sa justice, le miséreux de l’indigence matérielle ou spirituelle[7].

 

Il émerge combien sont insensées les théories (souvent au substrat panthéiste) qui voudraient introduire la souffrance et la passion en Dieu, pour ensuite aborder de façon sentimentale, lorsque ce n’est pas d’une façon ouvertement hédoniste, même les dispositions de la Divine Sagesse autour de la miséricorde. Saint Thomas explique bien qu’on ne peut pas attribuer à Dieu sinon en métaphore les vertus qui sont en fonction des passions et de leur réglementation, et en Dieu il n’y a pas de passion ni d’appétit sensitif[8], donc il n’y a même pas l’ombre d’un mouvement de miséricorde qui ne soit pas en parfaite harmonie avec toute Sa loi.

 

Saint Thomas dit “à Dieu ne revient pas le fait de s’attrister de la misère d’autrui mais le fait de soulager de telle misère, cela oui lui revient au plus haut degréˮ[9]. Et ceci parce que Dieu, en s’aimant soi-même, aime ses créatures et l’ordre établi par lui dans toute chose créée, Il aime chacun dans l’ensemble de l’ordre créé et dans l’ordre surnaturel du salut, Il agit donc en conséquence en comblant l’absence de bien dans un tel ordre. La générosité de Dieu s’inscrit dans la justice, dans le sens qu’Il désire donner aux créatures ce à quoi elles sont ordonnées[10], Dieu veut donc par-dessus tout que les créatures spirituelles aient le salut au moyen de la grâce. En désirant leur bien surnaturel, Il veut combler avant tout ce “défautˮ qui pourrait conduire les âmes à la perdition. Donc là où la miséricorde s’exerce au plus haut degré et brille le plus c’est dans la conversion du pécheur, où l’absence d’ordre moral dans sa vie est corrigée - par miséricorde divine - en une vie compatible avec l’infusion de la grâce et le salut éternel. Une œuvre proprement divine dit Saint Augustin, “plus grande que de créer le ciel et la terreˮ[11].

 

On peut même dire plus, Dieu est tellement juste dans sa miséricorde qu’une fois de plus Il respecte l’ordre sage établi par Lui. En effet, s’Il a voulu l’homme d’une nature spirituelle et donc libre, Il fera certes miséricorde, mais en respectant la liberté de l’homme[12]. Lorsque par exemple Dieu convertit le pécheur à une vie nouvelle, Il se comporte un peu comme un créditeur qui d’un côté donne au débiteur ce qu’Il doit rendre, de l’autre fait en sorte que le débiteur gagne ce qui est nécessaire à combler la dette (et même davantage), en lui offrant Lui-même tous les moyens. Dans cet ordre de justice et miséricorde il est donc aussi nécessaire que la créature libre corresponde à la miséricorde par des actes volontaires et concrets. La miséricorde a donc un aspect gratuit et un aspect lié au mérite.

 

Et il y a aussi celui qui ne mérite pas miséricorde, ou mieux qui ne la mérite plus dans l’ordre du salut, comme Judas Iscariote qui a perdu le Ciel pour toujours. Bien que la miséricorde de Dieu arrive jusqu’à l’enfer, où les peines éternelles des damnés ne sont pas aussi graves que celles qu’ils mériteraient dans la plus stricte justice[13].

 

“Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et véritéˮ dit le Psalmiste (24,10). Il ne peut pas en être autrement, toute œuvre divine procède selon l’ordre et la proportion de Sa Sagesse et Sa Bonté. En toute œuvre divine il doit forcement y avoir justice ainsi qu’en toute œuvre divine il y a miséricorde[14] ; “dans n’importe quelle œuvre de Dieu apparaît la miséricorde comme première racineˮ[15] et cela tant dans le cas de la conversion de la Madeleine que de la peine éternelle de Judas.

 

La Miséricorde pour le pécheur

Si on a saisi l’explication de Saint Thomas on comprend que le pécheur ne peut mouvoir Dieu à faire miséricorde en tant qu’il viole volontairement la justice divine, mais seulement en tant qu’il subit une peine. Et c’est pour cet aspect de misère, d’indigence temporelle et spirituelle - qui sont des peines - que Dieu fait miséricorde et certainement pas pour la malice du pécheur qui par contre est à mépriser. Les mentalités modernes, y compris celles de certains pasteurs, sont par contre tellement imbues du primat de l’immanence, au point de transférer dans l’intellect et dans la volonté divine cette passion désordonnée de miséricorde qui - loin de toute vérité et de tout critère - “s’émeutˮ hypocritement face à l’obstination dans le péché. Et cela arrive exactement là où l’Evangile par contre prêche - parce que miséricordieux - la fermeté et l’immuabilité de l’ordre divin.

 

Donc en imitant Dieu on ne peut jamais s’apitoyer sur le pécheur en secondant sa malice, mais on peut éprouver miséricorde pour ce qu’il subit, par exemple par les châtiments connexes au péché, pour les attaques du démon auquel il s’est soumis, pour la faiblesse et la fragilité conséquentes au péché originel, pour les manquements et les fautes des pasteurs qui ne l’ont pas admonesté et l’ont laissé tomber dans le péché, en abandonnant les pécheurs “comme des brebis sans pasteurˮ (Mt. 9, 36)[16].

 

Association de Clercs Saint Grégoire le Grand

 

 

 

[1] S. Th., IIa IIae, q. 30, a. 1, c. : “dicitur enim misericordia ex eo quod aliquis habet miserum cor super miseria alterius”.

[2] Ibidem, a. 3 c. : “dicendum quod miseria importat dolorem de miseria aliena. Iste autem dolor potest nominare, uno quidem modo, motum appetitus sensitivi. Et secundum hoc misericordia passio est, et non virtus”.

[3] Ibidem : “iste motus animi, scilicet misericordia, servit rationi quando ita praebetur misericordia ut iustitia conservetur : sive cum indigenti tribuitur, sive cum ignoscitur penitenti”. Cfr. anche Ia IIae, q. 59, a.1, ad 3.

[4] S.Th., IIa IIae, q. 30, a. 1, c.

[5] S.Th., Ia, q. 21, a. 4.

[6] S. Th., Ia, q. 21, a. 3, arg. 1.

[7] S.Th., Ia, q. 21, a. 3, c.

[8] S. Th., Ia, q. 21, a. 1, ad 1.

[9] Ibidem, a. 3, c. “Tristari ergo de miseria alterius non competit Deo: sed repellere miseria alterius, hoc maxime Deo competit”.

[10] Ibidem, a.1, ad 3.

[11] S.Th., IIIa, q. 43, a. 4, ad 2.

[12] S. Th., Ia IIae, q. 113, a 3, c.: “Unde et homines ad iustitiam movet secundum conditionem naturae humanae. Homo autem secundum propriam naturam habet quod sit liberi arbitrii. Et ideo in eo qui habet usum liberi arbitrii, non fit motio a Deo ad iustitiam absque motu liberi arbitri”.

[13] S. Th., Ia, q. 21, a. 4, ad 1.

[14] Ibidem, a. 4, c.

[15] Ibidem.

[16] S. Th., IIa IIae, q. 30, a.1, ad 1.

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Published by Disputationes theologicae