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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 17:05

Notre synthèse des œuvres de Mgr Piolanti

 

    9 Novembre 2013, Dédicace de l’Archibasilique du Très Saint Sauveur

 

Roma_Basilica_S_Giovanni.jpg

La Rome eternelle

 

Les Anges, les compagnons irremplaçables de l’homme

La solennité de tous les Saints commence par l’antienne du Magnificat des Premières Vêpres et, avant même de glorifier les Patriarches et les Prophètes, les Apôtres et les Martyres, les Anachorètes et les Confesseurs, l’Église demande l’intercession de tous les Anges Saints : « Angeli, Archangeli, Troni et Dominationes, Principatus et Potestates, Virtutes caelorum, Cherubim atque Serafim…intercedite pro nobis ».

La fête de la Communion des Saints – nous y pensons si peu de nos jours alors que le rationalisme corrompt aussi bien la foi que la piété – renvoie à une grande vérité de notre sainte Religion: la vie de l’Église et les échanges fondés sur la charité entre le Ciel, la Terre et le Purgatoire, mais aussi l’ordre naturel même de la création, ne pourraient pas aller de l’avant sans l’aide des Anges. Sans eux, l’édification du Corps Mystique se bloquerait presque tout comme la construction d’un immeuble ne pourrait pas avancer s’il n’y avait pas des superviseurs au service de l’Architecte, l’auteur du projet, s’il n’y avait pas des messagers des ordres qui font la navette dans les divers étages, s’il n’y avait pas des experts avec leurs connaissances supérieures qui instruisent le manœuvre ignare. Il s’agit presque d’une nécessité; cela ne veut pas dire que Dieu a rigoureusement besoin d’eux, mais c’est l’ordre de l’ensemble qui, en tant qu’œuvre d’une sagesse infinie, l’exige presque. Pour Saint Thomas, autant le monde matériel et le monde spirituel sont liés, autant ils sont complémentaires si bien qu’il penche même pour la thèse théologique selon laquelle la création des deux mondes – le monde angélique et le monde matériel – est simultanée et cela parce que, d’une certaine façon, ils sont faits l’un pour l’autre; étant des parties complémentaires de l’unique univers sorti des mains de Dieu et qui retourne à Lui, il y a un certaine convenance à ce qu’ils aient été créés ensemble[1]

Nous allons donc susciter quelques occasions de réflexion sur l’importance du ministère des anges, en suivant aussi l’esprit de Mgr Antonio Piolanti[2], qui a toujours privilégié la vision d’ensemble des mystères divins: tout comme l’Aquinate ne veut jamais parler des Anges presque comme s’ils étaient un univers fermé et autonome, le Maître de l’École Romaine invitait très souvent à lire l’histoire du salut sous les yeux de la Communion des Saints, y compris les Saints Anges. D’autre part, c’est ainsi que – avec une vision d’ensemble, comme le laisse entendre le maître que nous avons cité – l’effort théologique peut se libérer des chaînes du simple exercice académique, qui risquerait parfois de le réduire au plaisir naturel pour les intelligences les plus perspicaces, en rognant plutôt les ailes à l’assimilation véritable du mystère dont le but est le bien de l’âme.

 

Une vérité consolante et métaphysiquement fondée

Déblayons tout d’abord le terrain des obstacles qu’ont semé le rationalisme et le jansénisme d’hier et d’aujourd’hui: le premier est incapable d’admettre l’existence de ce qu’il ne voit pas et ne démontre pas par un syllogisme catégorique, le second – en tant que véritable fils du protestantisme – est le négateur systématique de la nécessité de la médiation des Saints dans notre salut[3].

 Il suffit d’observer la création avec des yeux purs pour que nous nous rendions compte que Dieu a voulu qu’il y ait une vaste gamme de créatures dont l’ « intensité de perfection » n’est, pour ainsi dire, pas la même. Que l’homme soit intelligent, tout comme la fourmi ne l’est pas, et qu’il y ait des hommes plus intelligents que d’autres, qui peuvent donc se vanter d’avoir un grade dans la direction – si ce n’est dans la gouvernance – de ceux qui sont moins doués, le mécréant peut lui aussi l’admettre (bien que le panthéiste moderniste n’y consente parfois pas). Dans la création naturelle, il y a, de fait, le « en plus » et le « en moins », mais tous les êtres sont ordonnés à Dieu et concourent au bien unique de l’univers[4]. Dans l’univers surnaturel aussi, dans la Communion des Saints, il y a le « en plus » et le « en moins », mais, tous unis dans la charité, ils concourent au bien surnaturel: dans ce cas spécifique, les Anges, plus doués que nous qui sommes des pèlerins sur terre, sont là pour nous conduire à cette Fin qu’ils contemplent, mais que nous, nous ne pouvons entrevoir que dans la foi.

Si nous sortons de l’individualisme mental, auquel le libéralisme nous a si gravement habitués, et si nous entrons avec Saint Thomas dans une perspective qui donne tout d’abord de l’importance à l’harmonie de l’ordre universel voulu par Dieu, il nous devient moins difficile de nous approcher du mystère de la Communion des Saints et des actes des Anges. Nous ne cherchons plus le bien isolé de la personne, nous ne privilégions pas le bien de chacun plutôt que celui de la civitas, mais nous observons avec un faisceau plus ample l’ensemble du projet de Dieu, en cherchant presque à nous laisser élever jusqu’à Lui, et, en participant à Son regard universel, nous comprenons le bien des parties uniquement à l’intérieur de l’ordre. Que ceux qui sont inférieurs soient gouvernés par ceux qui sont supérieurs rentre dans l’ordre de la Divine Providence, et Saint Thomas affirme que cela vaut pour tout l’univers, mais tout particulièrement quand nous parlons des Anges en les comparant aux hommes[5].

Il faut en outre souligner que ceux qui agissent œuvrent d’abord sur ce qui leur est plus proche et c’est comme cela qu’ils peuvent ensuite arriver à étendre leurs actes aussi sur ce qui leur est plus lointain[6]. Et, dans notre cas, cela vaut dans les deux sens, aussi bien descendant qu’ascendant. C’est-à-dire que Dieu se sert d’une chaîne de médiateurs intelligents, qui Lui sont donc les plus proches, pour  parvenir jusqu’à la gouvernance des choses les plus infimes. Bien que pouvant toujours intervenir directement, d’habitude Il ne saute pas cette gradation de perfection magnifique dans les créatures, dont Il est l’Auteur et qu’Il veut associer à Son œuvre de gouvernance en une sorte de « cascade » merveilleuse de rôles ordonnés.

La Divine Providence se sert donc de ceux qui, de par leur nature, sont plus près de Dieu: les ministres d’un roi sont ceux qui sont plus près de lui, et il est dans l’ordre des choses que les ordres concernant toute les provinces du royaume passent par eux[7]. Il en est de même pour remonter cette descente du bas vers le haut, où la loi reste inchangée: il n’est en effet pas possible de trop sauter les échelons de l’échelle et les sujets passent normalement par le ministre pour arriver à ce que le roi reçoive leurs recours. Une fois que nous sommes convaincus du naturel de la gradation de cet ordonnancement, nous comprenons que nous ne pouvons pas nous arrêter à l’homme et ensuite « sauter » directement à Dieu. Si nous réfléchissons, il s’ouvrirait de fait une sorte d’abîme entre la créature matérielle la plus élevée, l’homme, et Dieu, s’il n’y avait pas ces créatures spirituelles que sont les anges, qui sont capables – avec une intelligence extrêmement perspicace et avec une volonté monolithique – d’être les ministres les plus efficaces de la gouvernance de Dieu, et cela surtout quand il s’agit de distribuer et de faire circuler les dons de la grâce.

 

Une aide concrète pour nous conduire à la gloire

Dans la liturgie de la Sainte Messe traditionnelle, par exemple, après la consécration, nous invoquons l’intervention de la main « Sancti Angeli tui », afin qu’elle porte jusqu’à Dieu tout ce qui a été offert pendant la Messe, jusqu’à l’offrande des cœurs qui se sont unis au Sacrifice eucharistique afin que les bénédictions redescendent et remplissent les âmes des présents ou de ceux pour lesquels nous avons prié. Malheureusement, dans la nouvelle liturgie, ce concept est présent uniquement dans l’un des Canons au choix (officiellement le premier, mais – de fait – le moins fréquent dans les célébrations). L’image est en effet l’une des plus éloquentes et ramène droit à la « circulation mystique » des biens dans la Communion des Saints, laquelle passe par les « mains » de l’Ange. Cela ne veut pas dire que l’infusion de la grâce sanctifiante soit véhiculée par les anges comme un cadeau peut être transféré de main en main, mais dans le sens que les bénéfices dérivant de l’union des membres de la Communion des Saints nécessitent d’administrateurs sages, lesquels, si, d’un côté ils contemplent déjà Dieu, sont, de l’autre, proches des hommes, dont ils veulent le salut et qu’ils atteignent « agilement ». Par exemple, quand une pensée importante nous revient à l’esprit d’une façon inexplicable ou quand une inspiration a fait que nous pensons à notre ami que nous ne contactons pas depuis des années et qui avait besoin d’un mot de réconfort, l’influence angélique qui peut mettre rapidement en contact des personnes très distantes physiquement ne doit absolument pas être exclue.

Il faut en effet déblayer le terrain d’une vision trop éthérée des bénéfices angéliques cités. De fait, dans l’économie de l’Incarnation, l’aide que nous apportons à une âme unie à un corps répond toujours à une logique hylémorphique, tout comme la charité véritable réside dans la prière et dans la mortification personnelle, mais comporte aussi le fait de secourir concrètement l’indigent avec de la nourriture matérielle ou celui qui doute avec un conseil véridique.

Les Anges, qui exercent la garde réelle de l’âme et du corps, préservent notre santé, nos habitations, mais aussi les communautés religieuse et les églises, jusqu’aux royaumes et aux nations, mais ils agissent encore plus en instruisant les âmes  et en leur indiquant la voie du salut. Ils mettent en garde contre la fausseté du démon, ils illuminent les intelligences, en rappelant par exemple à la mémoire un événement ou en favorisant une sensation corporelle qui n’influencera pas directement l’intelligence, mais sollicitera au moins l’imagination. L’ange a ce pouvoir et encore plus l’ange gardien, qui reçoit, de Dieu, un mandat spécial et une faculté spéciale de veiller et d’œuvrer sur une personne déterminée.

Quant aux modalités de cette action, rappelons-nous que les créatures spirituelles peuvent, par exemple, intervenir facilement sur la matière, l’ange gardien peut faire en sorte que nous évitions le danger spécifique qui incombait sur notre santé physique, mais elles peuvent – au nom de ce même principe – être la cause de bonnes pensées et de conseil extérieur.

Au contraire, l’orgueil aveugle de la pensée moderne, qui veut tout enfermer dans notre conscience autonome, le « sanctuaire de l’homme » (K. Rahner), ne veut pas permettre que l’intelligence de l’homme ne soit jamais seule et isolée sur cette terre et tout spécialement en ce qui concerne le salut éternel. Notre pauvre intelligence n’est pas un absolu, mais, vu sa nature inférieure, elle a besoin d’aide et d’orientation supérieures dans ses jugements, dans ses choix, dans son action pratique, à plus forte raison si l’objet en est surnaturel; même les infidèles sont guidés par leur ange gardien qui leur donne des conseils afin qu’ils puissent dire oui à Dieu qui les appelle tout d’abord à la conversion, bien qu’il leur reste toujours la possibilité de refuser l’aide d’autrui.

L’activité de la pensée de l’homme n’est donc jamais dans la solitude chère aux immanentistes les plus cohérents, elle ne le peut pas parce qu’elle a toujours besoin d’aide et de soutien dans son parcours discursif lent et fatigant. Cela vaut, a fortiori, pour l’homme  en grâce, qui jouit pourtant d’être uni à la multitude des Saints – sans exclure les âmes saintes du Purgatoire – qui le suivent et lui donnent des conseils avec une attention spéciale et avec empressement ; il est en compagnie d’une multitude de conseillers même s’il ne s’en rend pas toujours compte. Cette vérité de foi consolante se fonde, dans le cas des anges, sur leur faculté de solliciter la connaissance humaine selon les lois de celle-ci. En effet, l’homme a un intellect moins puissant que celui des anges, sa composition avec son corps fait qu’il doit toujours passer par le sensible ; donc l’ange – tout en respectant l’ordre créé, dit l’Aquinate – aura recours, pour illuminer l’homme sur une vérité qu’il veut lui transmettre, à des « similitudes sensibles »[8]. Mais répétons qu’il ne se rend compte que rarement de l’origine de cette pensée ou du fait que la connaissance de cette vérité ou la possibilité de faire cette action ont été suggérées par les anges[9].

L’ange peut faciliter la réorganisation des pensées par l’imagination, mais aussi faciliter un choix volontaire en intervenant sur nos passions, qui sont liées à la corporéité de notre nature sur laquelle l’ange peut agir. Pensons par exemple à la faculté qu’a un orateur, à force de figures rhétoriques, de susciter les passions d’une foule et cela uniquement en ayant recours à la parole, ne soyons donc pas étonné si l’ange peut solliciter l’imagination et des passions dans un sens ou dans l’autre. Il peut, par exemple, favoriser des dispositions de miséricorde compatissante envers un pauvre ou bien de sainte colère envers les ennemis de l’Église; et puis, il soutiendra l’acte volontaire – qui reste toujours et seulement le nôtre – dans le sens de la miséricorde ou de l’audace suivant l’exigence. Quant au pouvoir consolatoire des anges, que notre pensée courre au Jardin des Oliviers où, aux heures terribles de l’Agonie, Notre Seigneur voulut que Sa sainte humanité soit réconfortée – avec une leçon inégalée d’humilité –par quelqu’un qui Lui était inférieur selon la divinité. Jésus vient donc, lui-même, nous dire que nous devons souvent recourir aux anges avec humilité et conviction, et tout spécialement à notre ange Gardien.

 

La Compagnie surnaturelle

Et puis, dans les heures difficiles, comme celles qui précèdent la mort, où la lutte avec les démons se fait plus difficile et où l’imagination peut être influencée vers le désespoir (nous savons que les démons se déchaînent particulièrement, en rappelant à l’agonisant ses pires péchés et en le tentant contre la foi et l’espérance), le confort angélique se manifeste encore une fois, visant à conduire cette âme dans  la même société céleste que celle où il vit déjà et à l’arracher à la société infernale, pour laquelle les démons s’emploient tant. Encore une fois, la vision que l’Église suggère – si nous voulons sortir de l’asociale fermeture en soi, typique de notre époque, quoique dans la massification vulgaire dominante – est celle de penser souvent à la Communion des Saints, car, tout comme la vie de la gloire sera sociale en compagnie des anges et des hommes saints, que la vie des chrétiens qui vivent encore sur la terre soit aussi déjà ainsi.

 

Angele Dei,

Qui custos es mei,

Me tibi commissum pietate superna,

Illumina, custodi, rege et guberna. Amen.

 

Don Stefano Carusi  



[1]Probabilior videtur, quod angeli simul cum creatura corporea sunt creati. Angeli sunt quaedam pars universi : non enim constituunt per se unum universum, sed tam ipsi quam creatura corporea in constitutionem unius universi conveniunt”, S. Th., Ia, q. 61, a. 3, c.

[2] A ce propos deux testes de l’auteur ne seront jamais trop recommandés: A. PIOLANTI. La Comunione dei Santi e la vita eterna, Città del Vaticano, 1992 (pp. 297-395) e IDEM, Dio nel mondo e nell’uomo, Città del Vaticano, 1994 (pp. 231-234).

[3] S. T. BONINO, Les Anges et les Démons, quatorze leçons de théologie, Paris, 2007 (Bibliothèque de la Revue Thomiste). L’auteur, dans un texte dense d’angélologie et de réflexions métaphysiques profondes sur la nature angélique, consacre deux chapitres propédeutiques à la compréhension de l’importance du rôle des anges (la lectio IV et V); dans le second, il affronte le problème de la “démythisation” moderne de la Révélation du point de vue rationaliste, en en dénonçant l’approche profondément antimétaphysique, donc antirationnelle (pages 93- 109).

[4] S. Th., Ia, q. 67. Pour l’ unitas ordinis dans la distinction et dans l’inégalité cf. Ibidem, a. 3, c. : “quaecumque autem sunt a Deo, ordinem habent ad invicem et ad ipsum Deum”.

[5]Hoc habet ordo divinae providentiae, non solum in angelis, sed etiam in toto universo, quod inferiora per superiora administrantur” S.Th., Ia, q. 112, a.2.

[6] A. PIOLANTI, La Comunione dei Santi, cit., p. 298.

[7] Ibidem, pp. 298, 299.

[8] S. Th., Ia, q. 111, a. 1, c.

[9] Ibidem, ad 3. Sur la possibilité d’influencer l’imagination cf. aussi l’article 3 de la même question.

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Published by Disputationes theologicae - dans A l'école théologique romaine
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