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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 21:48

Léon XIII répond dans “Quod Apostolici muneris

30 novembre 2020, Saint André Apôtre

 

 

Une nouvelle forme de “socialisme ecclésial” en vogue, distille les pires erreurs de la Révolution française, du socialisme et du communisme, mettant le nom de chrétien au service du mondialisme maçonnique et relisant même l'histoire du salut à travers le prisme d’un environnementalisme à la page. Il suffit de lire les titres du quotidien des évêques italiens, Avvenire, lors de la publication du document “Fratelli tutti”.

Afin de répondre à nos lecteurs sur le thème évoqué, nous voudrions, avant d'entrer dans les détails de certains arguments, proposer un texte peu connu de Léon XIII, d’une lecture agréable mais qui nous semble néanmoins d'une grande vigueur et revêt un caractère presque explicatif: l'encyclique “Quod Apostolici muneris”. Ce document - indubitablement magistériel par rapport à de nombreuses déclarations actuelles d'autorité douteuse - est plus accessible que l’encyclique “Rerum Novarum”, pourtant très importante et fondamentale.   “Quod Apostolici muneris” apparaît non seulement comme une base solide et abordable pour encadrer les discussions ultérieures sur la philosophie politique, mais se distingue également par sa manière directe d'exposer. La distance abyssale par rapport à ces textes auxquels la situation ecclésiale actuelle nous a habitués apparaît dans toute son évidence, nous indiquant également le style qu’il serait opportun d'adopter dans cette bataille pour une intelligence chrétienne des choses, en appelant les ennemis de l’Église par leur nom. Contre la décomposition de la pensée, à laquelle le modernisme dans sa phase terminale nous a habitués, avec ses textes dépourvus de rigueur logique et de toute architecture discursive, voici un document qui aide à structurer sa pensée sur la vérité pour ensuite évaluer la critique de l'erreur, même dans son évolution contemporaine. Et cela aussi, en tenant compte de cette anguille qu’est le modernisme, qui ne se laisse pas toujours saisir.

 

La rédaction de “Disputationes Theologicae

 

 

 

QUOD APOSTOLICI MUNERIS

 

LETTRE ENCYCLIQUE

DE SA SAINTETÉ LE PAPE LÉON XIII

SUR LES ERREURS MODERNES

 

Dès le commencement de notre Pontificat, Nous n'avons pas négligé, ainsi que l'exigeait la charge de Notre ministère apostolique, de signaler cette peste mortelle qui se glisse à travers les membres les plus intimes de la société humaine et qui la conduit à sa perte ; en même temps, Nous avons indiqué quels étaient les remèdes les plus efficaces au moyen desquels la société pouvait retrouver la voie du salut et échapper aux graves périls qui la menacent. Mais les maux que Nous déplorions alors se sont si promptement accrus que, de nouveau, Nous sommes forcé de Vous adresser la parole, car il semble que Nous entendions retentir à Notre oreille ces mots du Prophète : " Crie, ne cesse de crier : élève ta voix, et qu'elle soit pareille à la trompette " (1).

Vous comprenez sans peine, Vénérables Frères, que Nous parlons de la secte de ces hommes qui s'appellent diversement et de noms presque barbares, socialistes, communistes et nihilistes, et qui, répandus par toute la terre, et liés étroitement entre eux par un pacte inique, ne demandent plus désormais leur force aux ténèbres de réunions occultes, mais, se produisant au jour publiquement, et en toute confiance, s'efforcent de mener à bout le dessein, qu'ils ont formé depuis longtemps, de bouleverser les fondements de la société civile. Ce sont eux, assurément, qui, selon que l'atteste la parole divine, " souillent toute chair, méprisent toute domination et blasphèment toute majesté " (2).

En effet, ils ne laissent entier ou intact rien de ce qui a été sagement décrété par les lois divines et humaines pour la sécurité et l'honneur de la vie. Pendant qu'ils blâment l'obéissance rendue aux puissances supérieures qui tiennent de Dieu le droit de commander et auxquelles, selon l'enseignement de l'Apôtre, toute âme doit être soumise, ils prêchent la parfaite égalité de tous les hommes pour ce qui regarde leurs droits et leurs devoirs. Ils déshonorent l'union naturelle de l'homme et de la femme, qui était sacrée aux yeux mêmes des nations barbares; et le lien de cette union, qui resserre principalement la société domestique, ils l'affaiblissent ou bien l'exposent aux caprices de la débauche.

Enfin, séduits par la cupidité des biens présents, " qui est la source de tous les maux et dont le désir a fait errer plusieurs dans la foi " (3), ils attaquent le droit de propriété sanctionné par le droit naturel et, par un attentat monstrueux, pendant qu'ils affectent de prendre souci des besoins de tous les hommes et prétendent satisfaire tous leurs désirs, ils s'efforcent de ravir, pour en faire la propriété commune, tout ce qui a été acquis à chacun, ou bien par le titre d'un légitime héritage, ou bien par le travail intellectuel ou manuel, ou bien par l'économie. De plus, ces opinions monstrueuses, ils les publient dans leurs réunions, ils les développent dans des brochures, et, par de nombreux journaux, ils les répandent dans la foule. Aussi, la majesté respectable et le pouvoir des rois sont devenus, chez le peuple révolté, l'objet d'une si grande hostilité que d'abominables traîtres, impatients de tout frein et animés d'une audace impie, ont tourné plusieurs fois, en peu de temps, leurs armes contre les chefs des gouvernements eux-mêmes.

Or, cette audace d'hommes perfides qui menace chaque jour de ruines plus graves la société civile, et qui excite dans tous les esprits l'inquiétude et le trouble, tire sa cause et son origine de ces doctrines empoisonnées qui, répandues en ces derniers temps parmi les peuples comme des semences de vices, ont donné, en leurs temps, des fruits si pernicieux. En effet, vous savez très bien, Vénérables Frères, que la guerre cruelle qui, depuis le XVIe siècle, a été déclarée contre la foi catholique par des novateurs, visait à ce but d'écarter toute révélation et de renverser tout l'ordre surnaturel, afin que l'accès fût ouvert aux inventions ou plutôt aux délires de la seule raison.

Tirant hypocritement son nom de la raison, cette erreur qui flatte et excite la passion de grandir, naturelle au cœur de l'homme, et qui lâche les rênes à tous les genres de passions, a spontanément étendu ses ravages non pas seulement dans les esprits d'un grand nombre d'hommes, mais dans la société civile elle-même. Alors, par une impiété toute nouvelle et que les païens eux-mêmes n'ont pas connue, on a vu se constituer des gouvernements, sans qu'on tînt nul compte de Dieu et de l'ordre établi par Lui ; on a proclamé que l'autorité publique ne prenait pas de Dieu le principe, la majesté, la force de commander, mais de la multitude du peuple, laquelle, se croyant dégagée de toute sanction divine, n'a plus souffert d'être soumise à d'autres lois que celles qu'elle aurait portées elle-même, conformément à son caprice.

Puis, après qu'on eut combattu et rejeté comme contraires à la raison les vérités surnaturelles de la foi, l'Auteur même de la Rédemption du genre humain est contraint, par degrés et peu à peu, de s'exiler des études, dans les universités, les lycées et les collèges ainsi que de toutes les habitudes publiques de la vie humaine. Enfin, après avoir livré à l'oubli les récompenses et les peines éternelles de la vie future, le désir ardent du bonheur a été renfermé dans l'espace du temps présent. Avec la diffusion, au loin et au large de ces doctrines, avec la grande licence de penser et d'agir qui a été ainsi enfantée de toutes parts, faut-il s'étonner que les hommes de condition inférieure, ceux qui habitent une pauvre demeure ou un pauvre atelier soient envieux de s'élever jusqu'aux palais et à la fortune de ceux qui sont plus riches ? Faut-il s'étonner qu'il n'y ait plus nulle tranquillité pour la vie publique ou privée et que le genre humain soit presque arrivé à sa perte ? 

Or, les pasteurs suprêmes de l'Eglise, à qui incombe la charge de protéger le troupeau du Seigneur contre les embûches de l'ennemi, se sont appliqués de bonne heure à détourner le péril et à veiller au salut des fidèles. Car, aussitôt que commençaient à grossir les sociétés secrètes, dans le sein desquelles couvaient alors déjà les semences des erreurs dont nous avons parlé, les Pontifes romains, Clément XII et Benoît XIV, ne négligèrent pas de démasquer les desseins impies des sectes et d'avertir les fidèles du monde entier du mal que l'on préparait ainsi sourdement. Mais après que, grâce à ceux qui se glorifiaient du nom de philosophes, une liberté effrénée fût attribuée à l'homme, après que le droit nouveau, comme ils disent, commença d'être forgé et sanctionné, contrairement à la loi naturelle et divine, le pape Pie VI, d'heureuse mémoire, dévoila tout aussitôt, par des documents publics, le caractère détestable et la fausseté de ces doctrines ; en même temps, la prévoyance apostolique a prédit les ruines auxquelles le peuple trompé allait être entraîné.

Néanmoins, et comme aucun moyen efficace n'avait pu empêcher que leurs dogmes pervers ne fussent de jour en jour plus acceptés par les peuples, et ne fissent invasion jusque dans les décisions publiques des gouvernements, les papes Pie VII et Léon XII anathématisèrent les sectes occultes, et, pour autant qu'il dépendait d'eux, avertirent de nouveau la société du péril qui la menaçait. Enfin, tout le monde sait parfaitement par quelles paroles très graves, avec quelle fermeté d'âme et quelle constance Notre glorieux prédécesseur Pie IX, d'heureuse mémoire, soit dans ses allocutions, soit par ses lettres encycliques envoyées aux évêques de l'univers entier, a combattu aussi bien contre les iniques efforts des sectes, que, nominativement, contre la peste du socialisme, qui, de cette source, a fait partout irruption.

Mais, ce qu'il faut déplorer, c'est que ceux à qui est confié le soin du bien commun, se laissant circonvenir par les fraudes des hommes impies et effrayer par leurs menaces, ont toujours manifesté à l'Église des dispositions suspectes ou même hostiles. Ils n'ont pas compris que les efforts des sectes auraient été vains si la doctrine de l'Église catholique et l'autorité des Pontifes romains étaient toujours demeurées en honneur, comme il est dû, aussi bien chez les princes que chez les peuples. Car l'" Eglise du Dieu vivant, qui est la colonne et le soutien de la vérité " (4), enseigne ces doctrines, ces préceptes par lesquels on pourvoit au salut et au repos de la société, en même temps qu'on arrête radicalement la funeste propagande du socialisme.

En effet, bien que les socialistes, abusant de l'Evangile même, pour tromper plus facilement les gens mal avisés, aient accoutumé de le torturer pour le conformer à leurs doctrines, la vérité est qu'il y a une telle différence entre leurs dogmes pervers et la très pure doctrine de Jésus-Christ, qu'il ne saurait y en avoir de plus grande. Car, " qu'y a-t-il de commun entre la justice et l'iniquité ? Et quelle société y a-t-il entre la lumière et les ténèbres " (5) ? Ceux-là ne cessent, comme nous le savons, de proclamer que tous les hommes sont, par nature, égaux entre eux, et à cause de cela ils prétendent qu'on ne doit au pouvoir ni honneur ni respect, ni obéissance aux lois, sauf à celles qu'ils auraient sanctionnées d'après leur caprice. 

Au contraire, d'après les documents évangéliques, l'égalité des hommes est en cela que tous, ayant la même nature, tous sont appelés à la même très haute dignité de fils de Dieu, et en même temps que, une seule et même foi étant proposée à tous, chacun doit être jugé selon la même loi et obtenir les peines ou la récompense suivant son mérite. Cependant, il y a une inégalité de droit et de pouvoir qui émane de l'Auteur même de la nature, " en vertu de qui toute paternité prend son nom au ciel et sur la terre " (6). Quant aux princes et aux sujets, leurs âmes, d'après la doctrine et les préceptes catholiques, sont mutuellement liées par des devoirs et des droits, de telle sorte que, d'une part, la modération s'impose à la passion du pouvoir et que, d'autre part, l'obéissance est rendue facile, ferme et très noble.

Ainsi, l'Eglise inculque constamment à la multitude des sujets ce précepte apostolique : " Il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu : et celles qui sont, ont été établies de Dieu. C'est pourquoi, qui résiste à la puissance résiste à l'ordre de Dieu. Or, ceux qui résistent attirent sur eux-mêmes la condamnation. " Ce précepte ordonne encore d'" être nécessairement soumis, non seulement par crainte de la colère, mais encore par conscience, " et de rendre " à tous ce qui leur est dû : à qui le tribut, le tribut ; à qui l'impôt, l'impôt ; à qui la crainte, la crainte ; à qui l'honneur, l'honneur "(7).

Car Celui qui a créé et qui gouverne toutes choses les a disposées, dans sa prévoyante sagesse, de manière à ce que les inférieures atteignent leur fin par les moyennes et celles-ci par les supérieures. De même donc qu'il a voulu que, dans le royaume céleste lui-même, les chœurs des anges fussent distincts et subordonnés les uns aux autres, de même encore qu'il a établi dans l'Eglise différents degrés d'ordres avec la diversité des fonctions, en sorte que tous ne fussent pas apôtres, " ni tous docteurs, ni tous pasteurs "(8), ainsi a-t-il constitué dans la société civile plusieurs ordres différents en dignité, en droits et en puissance, afin que l'Etat, comme l'Eglise, formât un seul corps composé d'un grand nombre de membres, les uns plus nobles que les autres, mais tous nécessaires les uns aux autres et soucieux du bien commun.

Mais pour que les recteurs des peuples usent du pouvoir qui leur a été conféré pour l'édification, et non pour la destruction, l'Eglise du Christ avertit à propos les princes eux-mêmes que la sévérité du juge suprême plane sur eux, et empruntant les paroles de la divine Sagesse, elle leur crie à tous, au nom de Dieu : " Prêtez l'oreille, vous qui dirigez les multitudes et vous complaisez dans les foules des nations, car la puissance vous a été donnée par Dieu et la force par le Très-Haut, qui examinera vos œuvres et scrutera vos pensées... car le jugement sera sévère pour les gouvernants... Dieu, en effet, n'exceptera personne et n'aura égard à aucune grandeur, car c'est Dieu qui a fait le petit et le grand, et il a même soin de tous ; mais aux plus forts est réservé un plus fort châtiment " (9).

S'il arrive cependant aux princes d'excéder témérairement dans l'exercice de leur pouvoir, la doctrine catholique ne permet pas de s'insurger de soi-même contre eux, de peur que la tranquillité de l'ordre ne soit de plus en plus troublée et que la société n'en reçoive un plus grand dommage. Et, lorsque l'excès en est venu au point qu'il ne paraisse plus aucune autre espérance de salut, la patience chrétienne apprend à chercher le remède dans le mérite et dans d'instantes prières auprès de Dieu. Que si les ordonnances des législateurs et des princes sanctionnent ou commandent quelque chose de contraire à la loi divine ou naturelle, la dignité du nom chrétien, le devoir et le précepte apostolique proclament qu'il faut obéir " à Dieu plutôt qu'aux hommes " (10).

Mais cette vertu salutaire de l'Eglise qui rejaillit sur la société civile pour le maintien de l'ordre en elle et pour sa conservation, la société domestique elle-même, qui est le principe de toute cité et de tout Etat, la ressent et l'éprouve nécessairement aussi. Vous savez, en effet, Vénérables Frères, que la règle de cette société a, d'après le droit naturel, son fondement dans l'union indissoluble de l'homme et de la femme, et son complément dans les devoirs et les droits des parents et des enfants, des maîtres et des serviteurs les uns envers les autres.

Vous savez aussi que les théories du socialisme la dissolvent presque entièrement, puisque, ayant perdu la force qui lui vient du mariage religieux, elle voit nécessairement se relâcher la puissance paternelle sur les enfants et les devoirs des enfants envers leurs parents. 

Au contraire, le " mariage honorable en tout "(11) que Dieu lui-même a institué au commencement du monde pour la propagation et la perpétuité de l'espèce et qu'il a fait indissoluble, l'Eglise enseigne qu'il est devenu encore plus solide et plus saint par Jésus-Christ, qui lui a conféré la dignité de sacrement, et a voulu en faire l'image de son union avec l'Eglise. C'est pourquoi, selon l'avertissement de l'Apôtre, " le mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le Chef de l'Eglise " (12) et, de même que l'Eglise est soumise à Jésus-Christ, qui l'embrasse d'un très chaste et perpétuel amour, ainsi les femmes doivent être soumises à leurs maris, et ceux-ci doivent, en échange, les aimer d'une affection fidèle et constante.

L'Eglise règle également la puissance du père et du maître, de manière à contenir les fils et les serviteurs dans le devoir et sans qu'elle excède la mesure. Car, selon les enseignements catholiques, l'autorité des parents et des maîtres n'est qu'un écoulement de l'autorité du Père et du Maître céleste, et ainsi, non seulement elle tire de celle-ci son origine et sa force, mais elle lui emprunte nécessairement aussi sa nature et son caractère. 

C'est pourquoi l'Apôtre exhorte les enfants à obéir en Dieu à leurs parents, et à honorer leur père et leur mère, ce qui est le premier commandement fait avec une promesse (13). Et aux parents il dit: " Et vous, pères, ne provoquez pas vos fils au ressentiment, mais élevez-les dans la discipline et la rectitude du Seigneur "(14). Le précepte que le même apôtre donne aux serviteurs et aux maîtres, est que les uns " obéissent à leurs maîtres selon la chair, les servant en toute bonne volonté comme Dieu lui-même, et que les autres n'usent pas de mauvais traitements envers leurs serviteurs, se souvenant que Dieu est le Maître de tous dans les cieux et qu'il n'y a point d'acceptation de personne pour lui "(15).

Si toutes ces choses étaient observées par chacun de ceux qu'elles concernent, selon la disposition de la divine volonté, chaque famille offrirait l'image de la demeure céleste et les insignes bienfaits qui en résulteraient ne se renfermeraient pas seulement au sein de la famille, mais se répandraient sur les Etats eux-mêmes.

Quant à la tranquillité publique et domestique, la sagesse catholique, appuyée sur les préceptes de la loi divine et naturelle, y pourvoit très prudemment par les idées qu'elle adopte et qu'elle enseigne sur le droit de propriété et sur le partage des biens qui sont acquis pour la nécessité et l'utilité de la vie. Car, tandis que les socialistes présentent le droit de propriété comme étant une invention humaine, répugnant à l'égalité naturelle entre les hommes, tandis que, prêchant la communauté des biens, ils proclament qu'on ne saurait supporter patiemment la pauvreté et qu'on peut impunément violer les possessions et les droits des riches, l'Eglise reconnaît beaucoup plus utilement et sagement que l'inégalité existe entre les hommes naturellement dissemblables par les forces du corps et de l'esprit, et que cette inégalité existe même dans la possession des biens; elle ordonne, en outre, que le droit de propriété et de domaine, provenant de la nature même, soit maintenu intact et inviolable dans les mains de qui le possède; car elle sait que le vol et la rapine ont été condamnés par Dieu, l'auteur et le gardien de tout droit, au point qu'il n'est même pas permis de convoiter le bien d'autrui, et que les voleurs et les larrons sont exclus, comme les adultères et les idolâtres, du royaume des cieux.

Elle ne néglige pas pour cela, en bonne Mère, le soin des pauvres, et n'omet point de pourvoir à leurs nécessités, parce que, les embrassant dans son sein maternel et sachant qu'ils représentent Jésus-Christ lui-même, qui considère comme fait à lui-même le bien fait au plus petit des pauvres, elle les a en grand honneur; elle les assiste de tout son pouvoir, elle a soin de faire élever partout des maisons et des hospices où ils sont recueillis, nourris et soignés, et elle les prend sous sa tutelle. De plus, elle fait un strict devoir aux riches de donner leur superflu aux pauvres, et elle les effraye par la pensée du divin jugement, qui les condamnera aux supplices éternels s'ils ne subviennent aux nécessités des indigents. Enfin, elle relève et console l'esprit des pauvres, soit en leur proposant l'exemple de Jésus-Christ (16), qui, " étant riche, a voulu se faire pauvre pour nous ", soit en leur rappelant les paroles par lesquelles il a déclaré bienheureux les pauvres, et leur a fait espérer les récompenses de l'éternelle félicité. Qui ne voit que c'est là le meilleur moyen d'apaiser l'antique conflit soulevé entre les pauvres et les riches ? Car, ainsi que le démontre l'évidence même des choses et des faits, si ce moyen est rejeté ou méconnu, il arrive nécessairement, ou que la grande partie du genre humain est réduite à la vile condition d'esclave, comme on l'a vu longtemps chez les nations païennes, ou que la société humaine est agitée de troubles continuels et dévastée par les rapines et les brigandages, ainsi que nous avons eu la douleur de le constater dans ces derniers temps encore.

Puisqu'il en est ainsi, Vénérables Frères, Nous à qui incombe le gouvernement de toute l'Eglise, de même qu'au commencement de Notre pontificat Nous avons déjà montré aux peuples et aux princes ballottés par une dure tempête, le port du salut, ainsi, en ce moment du suprême péril, Nous élevons de nouveau avec émotion Notre voix apostolique pour les prier, au nom de leur propre intérêt et du salut des Etats, et les conjurer de prendre pour éducatrice l'Eglise qui a eu une si grande part à la prospérité publique des nations, et de reconnaître que les rapports du gouvernement et de la religion sont si connexes que tout ce qu'on enlève à celle-ci, diminue d'autant la soumission des sujets et la majesté du pouvoir. Et lorsqu'ils auront reconnu que l'Eglise de Jésus-Christ possède, pour détourner le fléau du socialisme, une vertu qui ne se trouve ni dans les lois humaines, ni dans les répressions des magistrats, ni dans les armes des soldats, qu'ils rétablissent enfin cette Eglise dans la condition et la liberté qu'il lui faut pour exercer, dans l'intérêt de toute la société, sa très salutaire influence. 

Pour Vous, Vénérables Frères, qui connaissez l'origine et la nature des maux accumulés sur le monde, appliquez-Vous de toute l'ardeur et de toute la force de Votre esprit à faire pénétrer et à inculquer profondément dans toutes les âmes la doctrine catholique. Faites en sorte que, dès leurs plus tendres années, tous s'accoutument à avoir pour Dieu un amour de fils et à vénérer son autorité, à se montrer déférents pour la majesté des princes et des lois, à s'abstenir de toutes convoitises, et à garder fidèlement l'ordre que Dieu a établi, soit dans la société civile, soit dans la société domestique. Il faut encore que Vous ayez soin que les enfants de l'Eglise catholique ne s'enrôlent point dans la secte exécrable et ne la servent en aucune manière, mais, au contraire, qu'ils montrent, par leurs belles actions et leur manière honnête de se comporter en toutes choses, combien stable et heureuse serait la société humaine, si tous ses membres se distinguaient par la régularité de leur conduite et par leurs vertus. Enfin, comme les sectateurs du socialisme se recrutent surtout parmi les hommes qui exercent les diverses industries ou qui louent leur travail et qui, impatients de leur condition ouvrière, sont plus facilement entraînés par l'appât des richesses et la promesse des biens, il Nous paraît opportun d'encourager les sociétés d'ouvriers et d'artisans qui, instituées sous le patronage de la religion, savent rendre tous leurs membres contents de leur sort et résignés au travail, et les portent à mener une vie paisible et tranquille.

Qu'il favorise Nos entreprises et les Vôtres, Vénérables Frères, Celui à qui nous sommes obligés de rapporter le principe et le succès de tout bien.

D'ailleurs, Nous puisons un motif d'espérer un prompt secours dans ces jours mêmes où l'on célèbre l'anniversaire de la naissance du Seigneur, car ce salut nouveau, que le Christ naissant apportait au monde déjà vieux et presque dissous par ses maux extrêmes, il ordonne que nous l'espérions, nous aussi ; cette paix qu'il annonçait alors aux hommes par le ministère des anges, il a promis qu'il nous la donnerait, à nous aussi. Car la main de Dieu n'a point été raccourcie, pour qu'il ne puisse nous sauver, et son oreille n'a pas été fermée pour qu'il " ne puisse entendre " (17).

En ces jours donc de très heureux auspices, Nous prions ardemment le Dispensateur de tous biens, Vous souhaitant à Vous, Vénérables Frères, et aux fidèles de Vos Eglises, toute joie et toute prospérité afin que de nouveau " apparaissent au regard des hommes la bonté et l'humanité de Dieu notre Sauveur "(18) qui, après nous avoir arrachés de la puissance d'un ennemi cruel, nous a élevés à la très noble dignité d'enfants de Dieu. Et afin que Nos vœux soient plus promptement et pleinement remplis, joignez-Vous à Nous, Vénérables Frères, pour adresser à Dieu de ferventes prières; invoquez aussi le patronage de la bienheureuse Vierge Marie, immaculée dès son origine, de Joseph son époux, et des saints apôtres Pierre et Paul, aux suffrages desquels Nous avons la plus grande confiance.

Cependant, et comme gage des faveurs célestes, Nous Vous donnons dans le Seigneur, et du fond de Notre cœur, la bénédiction apostolique, à Vous, Vénérables Frères, à Votre clergé et à tous les peuples fidèles.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 28 décembre 1878, la première année de notre pontificat.
 



NOTES:

(1) Is., LVIII, 1.

(2) Jud. Epist., V, 8.

(3) Tim., 1. VI, 10.

(4) I, Tim., III, 15.

(5) II, Cor., VI, 14.

(6) Ephes., III, 15.

(7) Rom. XIII, 1-7.

(8) I, Cor., X.

(9) Sap., VI, 3 et ssq.

(10) Act., V, 29.

(11) Hebr. XIII, 4.

(12) Eph. V, 23.

(13) Eph. VI, 1-2.

(14) Ibid. VI, 4.

(15) Ibid. VI, 5, 6, 9.

(16) II Cor., VIII, 9.

(17) Is. LIX, 1.

(18) Tit. III, 4.

 

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29 septembre 2020 2 29 /09 /septembre /2020 21:29

L'énorme pouvoir de notre libre volonté et de la pénitence

 

29 septembre 2020, Saint-Michel Archange

 

La destruction de Sodome

 

Dieu connaît l’avenir et peut librement choisir de révéler des événements futurs, y compris les catastrophes qui pourraient survenir dans le monde. Il l’a fait dans le passé, tant dans la Révélation publique (que l’on pense à la destruction de Jérusalem, au massacre et à la dispersion du peuple juif, prophétisés par Jésus et réalisés en 70 après J.-C.) que dans la Révélation privée (que l’on pense à ce qui a été annoncé à Fatima et déjà exactement réalisé, comme la fin de la Première Guerre mondiale et le déclenchement de la Seconde, la propagation des erreurs fatales du communisme et ce qui n’est pas encore accompli, comme le Troisième secret).

Le plan de la Providence ne dédaigne nullement d'ajouter à ladite Révélation publique - Tradition et Ecriture - les Révélations privées authentiques, qui peuvent également contenir des avertissements pour que l'Eglise ou les nations se mettent sur le bon chemin. C'est ce que Dieu fait souvent dans l’Ancien Testament, avertissant Israël de son infidélité et menaçant de lui infliger un juste châtiment si le peuple ne se convertit pas. Dans certains cas l’événement annoncé prophétiquement diffère donc de sa réalisation effective, sans que cela signifie que la prédiction est fausse. Cette clarification s’avère particulièrement nécessaire à un moment où il existe des avertissements prophétiques qui sont également approuvés par l’Église avec autorité. De plus, à une époque qui - en raison de sa grave infidélité - est objectivement et tragiquement digne de châtiment, tant dans le monde que dans l'Église. Et, si d’une part il peut y avoir une tendance rationaliste à mépriser les prophéties et les avertissements du Ciel, en les ignorant orgueilleusement, d’autre part il peut se développer une tendance à se résigner passivement à un châtiment imminent, dans la conviction de l’inéluctabilité des peines annoncées. Le rationalisme et l’indifférentisme d’une part, le surnaturalisme désordonné et la paresse spirituelle d’autre part, contribuent, de différentes manières, à nier la coopération au salut que Dieu demande à notre libre arbitre.

Dans cet article, nous voudrions expliquer brièvement la distinction entre les différents types de prophéties selon saint Thomas. Nous nous attarderons plus précisément sur la prophétie de  menace. Sa mise en relation avec le plan de la miséricordieuse Providence de Dieu, met en évidence toute la puissance que Dieu confie à notre libre volonté pour détourner ou réduire les châtiments. La responsabilité de chacun d’entre nous, celle des grands prélats ou gouvernants en général, comme celle du dernier des fidèles émerge alors.

 

Prophétie de prescience et prophétie de menace

Saint Thomas d’Aquin dans la Summa Theologiae, à la question 174 de la Secunda Secundae, après avoir traité de la nature, de la cause et du mode de la connaissance prophétique, traite des différents types de prophéties. Dans le corpus du premier article (1), il déclare qu’il existe des prophéties qui décrivent l’événement futur tel qu’il se produira avec une certitude absolue, et qu’il existe d’autres prophéties qui décrivent ce que l’infaillible science divine révèle non pas sur la réalisation certaine de l’événement mais plutôt sur l’inéluctable relation entre cause et effet (2).

Tant dans la Summa Theologiae que dans le De Veritate, saint Thomas parle en détail de trois typologies de prophéties : celle de prédestination, celle de prescience, celle de menace. Lorsque Dieu révèle des événements qui seront accomplis par la seule puissance divine, comme la résurrection de Lazare ou la conception virginale du Christ (3), il révèle des événements qui “ne dépendent pas de nous” mais de Lui seul, on a ici la prophétie de prédestination. Le terme même de prédestination souligne le fait que c’est Dieu qui “prépare” et non pas une autre cause, les libres choix des hommes ne sont pas directement impliqués dans l’accomplissement de telles choses, Dieu précisément “destine” et établit certains événements (4). Ensuite, il y a les événements futurs qui, bien que liés au libre arbitre de l’homme, sont révélés par Dieu exactement comme ils s’accompliront. Et cela arrive non pas en raison d’une forme de “prédestination”, non pas parce que Dieu en a décidé ainsi, car Il ne détermine pas la volonté au bien ou au mal. Dieu, sachant de toute éternité ce que le libre arbitre de l’homme choisira, peut en révéler les conséquences comme elles se produiront effectivement. Dieu voit le passé le présent et l’avenir en un seul regard; Il révèle donc un événement futur déterminé - qui n'est “futur” que pour notre connaissance humaine - de la manière dont il se réalisera dans les faits, mais cet événement se produira en raison d’un libre choix de l’homme. Telle est la prophétie de prescience, qu’il serait plus correct d’appeler de “science” car en Dieu il n’y a pas de “pré-connaitre”, de “savoir à l’avance”, mais seulement un “savoir” (5). Nous l’appelons “pré-science” uniquement pour mieux la distinguer, compte tenu de notre type de connaissance qui est dans le temps et dans la succession.

Il existe également un autre type de prophétie, et c’est précisément celle à laquelle nous faisons particulièrement référence; elle n’est pas la description de l’événement propice ou funeste tel qu’il se produira réellement, mais la révélation du fait que, dans certaines conditions déterminées, l’avenir se réalisera inéluctablement d’une certaine manière. C’est pourquoi on peut la qualifier de prophétie “de menace” ou “conditionnée”. Sa réalisation n’est pas nécessairement ce qui est “menacé”, mais l’issue dépend des hommes et de leurs choix. Dans ce cas, Dieu ne révèle pas en même temps ce que sera le libre choix des hommes, mais révèle seulement que si les hommes persistent dans cette conduite (cause), la punition sera inéluctablement celle annoncée (effet). L’Aquinate écrit: «Et nous entendons par là la prophétie de menace: qui ne s’accomplit pas toujours, mais par laquelle la relation de cause à effet est annoncée» (6). Dieu ne révèle précisément que la relation de cause à effet.

Si cette situation perdure, tel sera le résultat car telle est l’orientation: «Lors donc que la révélation faite au prophète ne porte que sur l’ordination des causes, on parle de prophétie de menace. En effet, dans ce cas il n’est rien révélé au prophète que ceci : compte tenu de ce qui existe maintenant, telle personne s’oriente vers ceci ou vers cela» (7).

Nous citons quelques exemples: 1) La prophétie de prédestination. Le fait que Dieu avait choisi que le Sauveur naisse d'une Vierge pour le salut de tous, est annoncé aux prophètes et s’accomplira quelle que soit la conduite d’Israël. C’est ce que Dieu a “destiné”. 2) La prophétie de prescience. La prophétie de la destruction de Jérusalem se réalisera avec certitude, mais elle n’est pas “inéluctablement prédestinée”, elle dépend du rejet volontaire du Christ par le peuple élu, elle est liée à la libre volonté d’Israël que Dieu connaît, sans pour autant la déterminer, et qu’il révèle à l’avance. 3) La prophétie de menace. Il existe des prophéties dont l'issue n’est révélée que sous condition: «si vous ne faites pas pénitence, vous périrez tous» (Lc 13,5). Il y a un « si », nous ne périrons pas tous si nous faisons pénitence. Il y a une menace qui jaillit de la miséricorde de Dieu, qui désire le bien et menace de punir longtemps en avance, en donnant la possibilité de s’amender.

Donc, si la prophétie ne se réalise pas, elle n’était pas fausse, mais l’issue de la menace ne s’est pas produite parce que les orientations des hommes ont changé, donc la prophétie est toujours parfaitement réalisée dans l’autre cas aussi : les hommes s’étant convertis, ils ne seront pas punis. La condition de culpabilité n’étant plus présente le châtiment révélé par Dieu qui lui était “inéluctablement” lié ne se réalisera pas non plus. Dieu n’a pas changé d’avis, s’il a lié cette cause à cet effet et l’a ainsi annoncé aux hommes, ce lien ne changera pas: «la prophétie de menace possède tout à fait une vérité immobile. En effet, elle ne porte pas sur l’issue des choses mais sur les rapports des causes à cette issue, ainsi qu’on l’a dit. Or l’existence de ce rapport, que prédit le prophète, est nécessaire, bien que parfois l’issue ne s’en suive pas» (8).

Il arrive donc parfois que la menace ne se réalise pas, mais cela ne peut pas arriver parce que Dieu “a changé d’avis”, comme l’affirmerait un certain modernisme panthéiste et évolutionniste. Dieu ne change pas et Dieu ne trompe pas les hommes, et si un châtiment - comme la damnation éternelle pour le pécheur qui meurt sans se repentir - est annoncé, il se produira ainsi. Dieu “ne change pas de conseil”, dit saint Thomas (9), mais il peut et veut “changer de sentence”, c’est-à-dire qu’il veut et favorise le changement des hommes, de telle sorte que la sentence de condamnation puisse être retirée ou atténuée, parce que l’ordre des choses établi par Lui a une vérité immuable, tandis que les créatures et l’orientation de leur volonté sont muables (10). Et Dieu tient compte de cette mutabilité, qui implique aussi une possible amélioration et donc une sentence mitigée (11) quand il n’y a pas d’obstination.

 

“Encore quarante jours et Ninive sera détruite”

«Cette parole de Yahweh fut adressée une seconde fois à Jonas: “Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et prêche-leur la prédication que je te dirai”. Et Jonas se leva et alla à Ninive selon la parole de Yahweh. [...] “Encore quarante jours et Ninive sera détruite”. Les gens de Ninive crurent en Dieu; ils publièrent un jeûne et se revêtirent de sacs, depuis le plus grand jusqu’au plus petit. [...] Dieu vit ce qu’ils faisaient, comment ils se détournaient de leur mauvaise voie; et Dieu se repentit du mal qu’il avait annoncé qu’il leur ferait; et il ne le fit pas» (Jonas 3, 1-10).

Dieu «est lent à la colère» dit le Livre de l'Exode (34, 6), entre autre parce que là où la malice obstinée des hommes aurait amplement mérité un châtiment, sa colère deviendrait implacable. Et elle sera méritée d’autant plus qu’il nous aura avertis et qu’il sera venu nous chercher «une seconde fois». Après tant d’avertissements, d’ailleurs, le châtiment serait doublement mérité, d’abord pour la conduite mauvaise en soi et ensuite en raison de l’obstination face à ses avertissements. Et c’est précisément cela la logique doctrinale des menaces de châtiments, pensons aux apparitions mariales authentiques du XXème siècle, Fatima in primis.

Dieu a lié telle récompense ou tel châtiment à notre libre arbitre, car le lien entre châtiment et admonestation est incontestable, à tel point que si le châtiment devait avoir lieu, nous ne pourrions pas dire qu’il est arrivé pour d’autres causes. Il en est de même pour les damnés de l’enfer, le ver de la conscience les ronge, leur répétant: «Si je brûle éternellement ici-bas, c'est à cause de moi».

Ainsi, si la situation actuelle dans l'Église et dans le monde fait peur - à juste titre - en raison aussi de ce qui a été annoncé dans les prophéties approuvées par l’autorité ecclésiastique et dont la réalisation semble proche précisément à cause de l'obstination de notre volonté, loin de se décourager ou de se résigner seulement à attendre les événements, un remède pour tous demeure : faire comme les habitants de Ninive et non pas comme ceux de Sodome. Il y a une activité que nous pouvons tous exercer dans n’importe quelle situation, et c’est celle de la conversion permanente parce que ces châtiments, inexorablement promis si les hommes persistent à rejeter la loi divine, peuvent tout aussi inexorablement être évités ou réduits précisément à cause de cette relation de cause à effet dont nous venons de parler, car comme le dit l’adage, en enlevant la cause on supprime l’effet (remota causa removetur effectus).

En outre, il convient de rappeler à l’égard précisément de telles menaces prophétiques, que Dieu, tout en ne “changeant pas d’avis”, n’enchaîne pas sa clémence aux calculs d’un rationalisme mathématique. Et l’Écriture nous rappelle aussi qu’Il n'exige pas, en stricte justice, la conversion de tout le peuple pour qu’il ne soit pas puni, mais - quand la conversion du chef et avec lui de toute la société semble impossible - il apprécie aussi la conversion et l’offrande de ces quelques personnes qui veulent s’offrir. Le dogme de la Communion des Saints fait que les bénéfices gagnés par quelques-uns sont reversés à tous. Abraham intercédait ainsi pour Sodome (Gn 18, 20-33) : «“Peut-être y a-t-il cinquante justes dans cette ville : les feriez-vous périr aussi et ne pardonnerez-vous pas à cette ville à cause des cinquante justes? [...] Le Seigneur dit: Si je trouve à Sodome cinquante justes, dans la ville je pardonnerai à toute la ville à cause d’eux”. Et Abraham reprit et dit: [...] Peut-être que des cinquante justes il en manquera cinq ; pour cinq hommes détruirez vous toute la ville?”. Il dit: “Je ne la détruirai pas, si j’en trouve quarante-cinq”». Et Abraham insista, s’ils n'étaient que quarante, s’ils n’étaient que trente, et s’il n'était que vingt? Et à chaque fois, le Seigneur répondit: «Par amour pour le juste, je ne détruirai pas la ville », et enfin: «Que le Seigneur veuille ne pas s’irriter et je ne parlerai plus que cette fois: Peut-être s’en trouvera-t-il dix?» Et il dit : «A cause de ces dix, je ne la détruirai point».  Mais Sodome n' écouta pas.

 

Don Stefano Carusi

 

 

1) Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae (S. Th.), IIa IIae, q. 174, a. 1, c.

2) Ibidem.

3) En ce qui concerne le caractère volontaire de la réponse de la Vierge et son rôle dans l'Incarnation, cf. saint Thomas d'Aquin, De Veritate (De Ver.), q. XII, art. 10, ad 6.

4) « Unde et praedestinatio quasi quaedam Dei praeparatio dicitur, hoc autem praeparat quod facturus est ipse, non quod alius », Ibidem.

5) Ibidem, ad 2.

6) S. Th., IIa IIae, q. 174, a. 1, c. «Et sic accipitur prophetia comminationis : quae non semper impletur, sed per eam praenuntiatur ordo causae ad effectum» .

7) «Cum ergo fit prophetae revelatio solummodo de ordine causarum, dicitur prophetia comminationis: tunc enim nihil aliud prophetae revelatur nisi quod secundum ea quae nunc sunt talis ad hoc vel illud est ordinatus», De Ver., q. XII, art. 10, c. Selon la traduction du Père Serge-Thomas Bonino:  «Lors donc que la révélation faite au prophète ne porte que sur l'ordination des causes, on parle de prophétie de menace. En effet, dans ce cas, il n'est rien révélé au prophète que ceci : compte tenu de ce qui existe maintenant, telle personne s'oriente vers ceci ou vers cela », Thomas d'Aquin, Questions Disputées sur la vérité, Question XII La Prophétie (De Prophetia), Paris 2006, p. 141.

8) De Ver., q. XII, art. 11, ad 2. Thomas d'Aquin, Questions Disputées sur la vérité, cit. p. 153.

9) De Ver., q. XII, art. 11, ad 3.

10) Ibidem.

11) «Pronior est ad relaxandum poenam quam ad subthraendum promissa beneficia”, S. Th., IIa IIae, q. 174, art. 1, ad 2.

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31 juillet 2020 5 31 /07 /juillet /2020 21:11

Sans oublier “Vatican Trois”….

31 juillet 2020, Saint Ignace de Loyola

 

 

Mons. De Castro Mayer


Nous invitons à relire attentivement les deux interventions que Mgr Gherardini publia dans notre revue en 2009 et en 2011, et qui, bien que publiées il y a dix ans environ, n’ont rien perdu de leur actualité. C'est précisément d'un de ses écrits que découle la question contenue dans le titre : « de quel Magistère s’agit-il? », point de départ fondamental pour toute approche ultérieure d'une éventuelle critique théologique et d'un examen des documents.Suite à de récents débats, un lecteur nous a écrit pour nous interroger sur notre position au sujet de l’«interprétation» de Vatican II. Ayant bien à l’esprit que nous en sommes désormais à l’application pratique et diffusée de ce “Vatican Trois”, invoqué par les milieux proches du Cardinal Martini, et sachant qu’une lecture dans toute son ampleur de l’attaque satanique contre l’Eglise, impose aussi, en plus du problématique Vatican II, une analyse attentive des problèmes liés à l’ “avant” et à l’ “après” (problèmes qui ne s’identifient pas forcement avec celui-ci), nous répondons à la question soulevée en proposant certains de nos articles.

Nous publions aussi notre proposition que nous avons appelée “troisième voie”, elle aurait dû être celle de l’IBP de 2006, auquel nous avons adhéré à sa fondation. Après la trahison de ces idéaux et le choix de se rendre cette troisième voie vit aujourd’hui dans la Communauté “Saint Grégoire le Grand”. La dernière référence est un hommage à Mgr De Castro Mayer, injustement oublié, et à son intervention sur Dignitatis Humanae, avec une note sur la “valeur magistérielle” dudit document.

La Rédaction de Disputationes Theologicae

 

Interventions de Mgr. Brunero Gherardini

La valeur magistérielle de Vatican II - par Mgr. Brunero Gherardini

 

Mgr. Gherardini sur l’importance et les limites du Magistère authentique

Eglise-Tradition-Magistère

 

La position de la Communauté “Saint Grégoire le Grand”:

La nécessité théologique et ecclésiale d’une «troisième voie»: ni spirale “schismatique” ni conformisme “rallié”

Première partie

Deuxième partie

 

Le “rite propre” et l’ “herméneutique de continuité” sont-ils suffisants?

 

Mgr Pozzo : la Messe “extraordinaire” peut être interdite par l’autorité

 

 

Hommage à Mgr. De Castro Mayer

La Liberté religieuse : une position claire de Mgr De Castro Mayer

 

 

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 20:28

Le théologien “non académique” évoqué dans ses articles

 

13 mai 2020, Saint Robert Bellarmin et anniversaire des apparitions de Fatima

 

 

Monseigneur Livi nous a quittés il y a environ un mois, ceux qui l'ont connu de près savent - comme l’a rappelé récemment un de ses amis - qu’il n’aurait pas aimé des panégyriques en son honneur, craignant aussi que ces paroles ne soient plus dictées par les circonstances que par le cœur. Il était ainsi le doyen de la faculté de philosophie de l'Université du Latran, à qui Mgr Gherardini laissa par écrit la direction de Divinitas le 14 janvier 2016, nous étions présents, afin que cette revue puisse continuer dans l’esprit de Mgr Piolanti. Homme au caractère pas toujours facile et parfois réservé, il n’a jamais trop fait confiance à ceux qui l’encensaient ; de dures épreuves durant sa vie sacerdotale lui avaient appris une réticence prononcée à l’égard des flatteurs, surtout s’ils se cachaient derrière des propos apparemment “charitables”. Nous lui obéirons donc, et nous ne nous souviendrons de lui que par ses écrits, comme il l’aurait souhaité : “allez voir ce que j'ai écrit et signé”. Et c’est bien vrai. Si on veut le connaître et l’apprécier, mais surtout si on veut comprendre comment lire cette crise extraordinaire de la pensée et de la pensée catholique, il faut lire entre autres ses écrits. C'est pourquoi nous rapporterons en bas de page tous les articles qui ont marqué sa collaboration avec Disputationes Theologicae de 2012 jusqu'à l’invasion de la pensée de Walter Kasper dans l'Église qui l’horrifiait. Dieu sait combien à juste titre.

 

Nous nous permettrons une seule dérogation à ce que nous nous sommes proposés, et cela parce que, sans cacher que nous n’avons pas toujours été d’accord, nous nous considérons dans ce cas comme à l’abri des risques susmentionnés. Ce sera un éloge de sa répugnance envers la “médiocrité académique”, surtout lors de ces dernières années pendant lesquelles il a voulu donner une orientation plus déterminée à certains de ses choix. Nous ne parlons pas ici des faibles capacités intellectuelles de tel théologien ou de tel philosophe, au contraire, nous ne nous souvenons pas sur ce point d’une dureté particulière de sa part, pas même devant certaines nullités qui siégeaient sur des chaires universitaires. Mais nous parlons de ce qui est la véritable médiocrité, surtout chez les hommes d'Église qui devraient enseigner, parce qu’elle est une véritable tiédeur. “Si doctus es doce nos” aurait dit Saint Bernard. Celui qui en sait plus, celui qui a mieux compris - surtout sur ce fléau qui infecte et affaiblit l'Église aujourd’hui - doit parler davantage. Mieux, il doit crier sur les toits, certes en fonction de l'opportunité des cas et selon ses capacités, mais il y a un devoir de témoignage dont nous serons amenés à rendre compte. C’est ce que Mgr Livi a fait, en payant le prix fort, surtout lors de ces dernières années au cours desquelles son cri était devenu plus décisif et plus rugissant que par le passé, entre autres lorsqu’il voyait ce que la tiédeur des “chiens muets” d'Isaïe avait produit. Il allait donner des conférences là où il y avait “quatre chats”, comme il disait, dans un village perdu, peut-être organisées par une association qui n’était pas forcément dans les bonnes grâces de certains groupes de pouvoir curiaux, et - devant ce public souvent peu habitué aux distinguo thomistes - il adaptait ses discours. Et cela, afin que ces personnes, peut-être ignares des distinctions philosophiques, mais désireuses de rester fidèles à l'Église, puissent être mises en garde contre les dangers de certaines doctrines séduisantes, imprégnées d’hérésie et qui sont la voie privilégiée vers le feu éternel. Ces derniers temps surtout, c’est à cela qu’il pensait, à l'essentiel. Lui, le véritable académicien. Alors qu’il lui aurait été facile de se cacher derrière les distinctions théologiques ou d’école les plus savantes et les plus soignées - dont il aurait été capable et que peut-être beaucoup de ses adversaires n'auraient même pas comprises... - et de plonger ainsi dans un certain équilibre d’académie, qui au fond veut éviter de choisir entre le Christ et Bélial, il a préféré s’attaquer aux ennemis de la Doctrine avec une fureur impétueuse même verbalement. Et il les désignait par leur nom, prénom et titre académique ou hiérarchique, pour mettre en garde les plus faibles.

 

C’est cela la “grandeur académique” et c’est cela que nous voulions rappeler de lui, avant de lui laisser la parole par ses écrits. D'ici-bas, nous prions pour l’âme de Monseigneur Livi, et que lui intercède pour tous ces savants catholiques de bonne doctrine, et il y en a - même s'ils sont parfois cachés - afin qu'ils puissent porter l’onus et honor du véritable académicien catholique en ces temps d'apostasie dominante.

 

Don Stefano Carusi

 

 

Au sujet de la Communion aux Protestants:

 

«Amoris Laetitia», Mgr Livi s’adresse aux pénitents et aux confesseurs:

 

Au sujet de l’hérésie des doctrines eucharistiques de Kasper:

 

Au sujet des hérésies ecclésiologiques de Hans Küng:

 

Pour une relance de la philosophie pérenne:

 

Au sujet de l’incompatibilité entre théologie catholique et philosophie hégélienne:

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 19:55

Une hypothèse sur l’expression “forme ordinaire/extraordinaire

 

25 avril 2020, Saint Marc

 

 

Nous publions l’article suivant qui nous a été envoyé par l’abbé Leszek Królikowski, que nous remercions, afin que l’hypothèse proposée puisse susciter parmi nos lecteurs un discussion sur le sujet.

 

 

Quelques remarques en marge

du Motu Proprio Summorum Pontificum

 

 

1. Deux choses suscitent la surprise

 

Lorsque le Motu ProprioSummorum Pontificum” de Benoît XVI a été promulgué le 7 juillet 2007, deux affirmations qu'il contenait ont suscité la surprise. Toutefois cela paraissait peu de chose par rapport à la teneur générale du document, qui engendra la joie des conservateurs et l'indignation des progressistes.

 

La première de ces affirmations est que la forme extraordinaire et la forme ordinaire sont deux formes du même rite romain (article 1 du Motu Proprio). Pour quiconque connaît ces deux formes, il est frappant de constater que malgré une structure similaire, il est difficile de parler d’une unité de rite. La structure est similaire, mais il en va de même pour les autres rites occidentaux (Ambrosien, Mozarabe), que personne ne refuse d'appeler des “rites distincts”. La Messe de Paul VI rompt définitivement avec certaines caractéristiques du rite romain, comme la présence d'une seule anaphore (alors que dans la Messe de Paul VI, il y a une multiplicité de prières dites eucharistiques), ou l’existence des mémoires, c'est-à-dire une possible multiplicité de prières (orationes) dans une seule Messe (alors que dans la Messe de Paul VI, la “mémoire” a changé de sens et détermine le rang liturgique de tel ou tel jour). En observant les rites orientaux on peut constater que la messe “tridentine” a davantage de points communs avec eux qu’avec la Messe de Paul VI, qui ressemble davantage, sous l’aspect rituel, aux services de l’église calviniste. Nous pouvons donc conclure au sujet de cette affirmation du Motu Proprio qu’il ne s'agit pas d'une description théologique de la liturgie, mais d'une fiction juridique qui, pour une raison à déterminer, désigne la Messe tridentine et la Messe de Paul VI comme deux formes d’un même rite, de la même manière que l'Union Européenne considère une carotte comme un fruit et un escargot comme un poisson. Ce sont des fictions juridiques, fondées plutôt sur ce qui est de l’ordre de la ressemblance extrinsèque. 

 

Une autre affirmation surprenante est la remarque à la fin de l'article 1 qui dit, en passant, que la Messe tridentine n'a jamais été abolie. Jusqu’alors, on croyait que l'intention de Paul VI, en introduisant la nouvelle Messe, était de remplacer les rites précédents de la Messe uniquement par le rite promulgué par lui-même. Ceci est indiqué, mais pas d’une manière absolue, à la fin de la Constitution Apostolique “Missale Romanum”, qui introduisit la nouvelle Messe : “Nous voulons que ce que Nous avons établi et prescrit soit tenu pour ferme et efficace, maintenant et à l’avenir, nonobstant ce qui pourrait y avoir de contraire dans les Constitutions et Ordonnances apostoliques données par Nos prédécesseurs et dans toutes les autres prescriptions, même dignes de mention spéciale et pouvant déroger à la loi”.  

Le 31 août 1973 Mgr Sustar, Secrétaire du Conseil des Conférences Épiscopales Européennes, a demandé au Saint-Siège de préciser que l'ancienne Messe était interdite. Le Secrétaire d'État le Cardinal Jean-Marie Villot a estimé qu'une confirmation officielle d'une telle interdiction serait contraire à l'autorité du Pape, qui s'était déjà exprimé officiellement sur la question. Il a donc chargé le secrétaire de la Congrégation pour le Culte Divin, l'Archevêque Hannibal Bugnini, principal auteur de la Messe de Paul VI, de lui répondre officieusement. Cette réponse non officielle de l'Archevêque Bugnini commençait par la déclaration que la “Messe de Pie V” avait été définitivement abolie et que pour le comprendre, il suffisait de lire la clause finale de la Constitution Apostolique “Missale Romanum”. Cependant, en raison de la confusion sur cette question, la Secrétairerie d'État prépara un document qui fut approuvé par Paul VI le 28 octobre 1974 et promulgué ensuite par la “Notification” de la Congrégation pour le Culte Divin. Ce document interdit l'utilisation du missel traditionnel dans les pays où la Conférence des Évêques a déjà approuvé l'introduction d'un nouveau missel. Toutefois, une exception est autorisée pour les prêtres âgés et malades, en établissant que les Messes qu'ils célèbrent dans l'ancien rite ne peuvent pas être publiques (Cfr. Annibale Bugnini, La riforma liturgica, Roma 2012, pp. 300-301).

 

 

2.        Un texte peu connu du Concile de Trente

 

Dans les documents du Concile de Trente, on distingue deux parties : l’enseignement de la foi et ensuite la condamnation des erreurs. Ces condamnations (dites canons) ont un rang dogmatique élevé. Celui qui considérerait la thèse condamnée comme vraie serait un hérétique. À la fin du document sur les sacrements en général, on trouve le canon suivant : “Si quelqu'un prétend que les rituels acceptés et reconnus dans l'Église catholique, qui sont habituellement utilisés pour l'administration solennelle des sacrements, peuvent être ignorés, ou que les ministres peuvent librement les omettre sans aucun péché, ou que n'importe quel pasteur de l'Église peut les changer pour de nouveaux rites, qu'il soit exclu de la communauté des fidèles”. Dans l'original latin, la partie la plus intéressante (la dernière partie de l'alternative) est la suivante: “Si quis dixerit receptos et approbatos Ecclesiae catholicae ritus... in novos alios per quemcumque ecclesiarum pastorem mutari posse: anathema sit” (Denzinger-Schönmetzer 1613). Ce canon étant peu connu, il vaut la peine de s’y arrêter.

 

Premièrement, il s'agit d'un canon dogmatique, et pas seulement disciplinaire.

 

Il peut arriver que les Papes accordent une sorte de privilège “pour tous les temps”, mais que le futur Pape peut en principe invalider (ce qui, soit dit en passant, dans le passé était généralement évité et n'était mis en acte que si les conditions avaient changé d’une manière décisive). Cependant ici il s'agit d'une déclaration dogmatique et définitive de l'Église, valable pour toujours, qui engage tout le monde, en particulier le principal dépositaire de la foi - le Pape.

 

Deuxièmement, l'interdiction de ce canon concerne les Pasteurs de l'Église. Aucune exception n'est faite pour aucune catégorie, mais au contraire par le mot “quemcumque” (“quel qu’il soit”), comme quantificateur général, l'universalité de l'interdiction est soulignée. Par conséquent, les Papes eux-mêmes sont également soumis à cette interdiction.

 

 

Troisièmement, dans la partie qui nous intéresse, le canon interdit non seulement l'introduction de nouveaux rites, mais parle aussi d’un pasteur de l'Église qui pourrait introduire un rite tellement nouveau qu’il remplacerait “les rites acceptés et reconnus dans l'Église (ritus)”.

 

 

3.        Hypothèse

 

Benoît XVI était si compétent en théologie qu'il est difficile de supposer que l'enseignement du Concile de Trente lui fût inconnu. Pour cette raison il a dû en tenir compte dans son Motu Proprio “Summorum Pontificum”.

En prenant ceci en considération, j'avance l'hypothèse que c'est pour cette raison qu'il considère que Paul VI n'a pas aboli l'ancien rite de la Messe et ne l'a pas remplacé par un nouveau (mais a seulement introduit une nouvelle forme “ordinaire” de ce rite), afin de libérer Paul VI de l'accusation d'hérésie, qui consiste à proclamer que l'ancien rite peut être aboli et remplacé par un nouveau.

 

Quant à la question de savoir s'il y est parvenu, cela reste un sujet de discussion distinct.

 

x. Leszek Królikowski

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25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 14:27

Préparons-nous à l'essentiel

 

25 mars 2020, Annonciation de la Bienheureuse Vierge Marie

 

Francesco Trevisani (entourage), La mort de Saint Jospeh,

Celano, Château Piccolomini

 

 

Le mois de mars est particulièrement consacré à Saint Joseph et à la préparation de la Bonne Mort, dont le Saint Patriarche est le protecteur spécial. Cette période semble avoir connu une augmentation objective et imprévue du nombre de décès même si le sensationnalisme des médias est à soumettre à une évaluation minutieuse. Un de nos lecteurs dont le père récemment touché par cette nouvelle maladie est décédé sans avoir eu la permission de recevoir les sacrements nous a contactés et invités à rendre publiques certaines considérations. Nous le faisons volontiers en ajoutant quelques brèves réflexions et une prière finale valable pour tous les temps, quelle que soit la nature réelle de cette "épidémie" plutôt mystérieuse.

 

Notre lecteur a voulu nous faire connaître les circonstances de la mort de son père : la famille n’a pu le voir que derrière une vitre et le prêtre n’a pas obtenu l’autorisation de lui administrer l’extrême-onction (même à l’aide d’un instrument comme l’Église le permet en temps de peste et revêtu des mêmes protections que les médecins qui le visitaient tous les jours). Après avoir insisté et vaincu tout respect humain, il fut finalement possible d'obtenir qu'il reçoive à travers la vitre une bénédiction (ou peut-être une absolution sous condition) de l'aumônier. L'homme était un bon chrétien et est vraisemblablement mort dans les meilleures dispositions, mais cela n'enlève à la réflexion qu’on doit mener et à la leçon à en tirer.

 

Juste au moment où pour le monde et l'Eglise semble approcher une époque cruciale, Fatima docet, la mort peut soudainement nous frapper. Et pas nécessairement par le  Coronavirus, étant donné que les incertitudes qui suivront la situation actuelle semblent beaucoup plus sombres que sa cause.  

 

"Notre Sœur, la mort corporelle" arrive sans préavis et trouve la plupart des gens mal préparés, cela aussi parce que les marionnettistes que nous mentionnons semblent faire un effort particulier pour nous distraire de l'essentiel. Nous sommes maintenant pris en charge de manière forcée par "notre Frère Internet", qui nous accompagne, nous berce, nous distrait, nous remplit d'angoisses qu'il "apaise" lui-même en nous poussant à nous reconnecter - après quelques heures - pour réécouter les maîtres de l'information. Tout cela pourvu que nous ne pensions pas à l'essentiel. C'est une course vers le vide, dans laquelle nous devons aller toujours plus vite pour ne pas nous rendre compte du véritable point d’arrivée, qui - virus ou pas - nous attend de toute façon.

 

C'est ainsi que le malade doit être au milieu des infirmiers qui courent de droite à gauche, des virologues d'État qui font venir par avion des masques produits en Chine, des médecins qui fournissent les plus puissants respirateurs artificiels; mais il ne doit pas y avoir le temps ni la possibilité pour qu’un fils - même à distance - suggère à son père un Je vous salue Marie avant qu'il n’expire, pour qu’un prêtre le confesse, pour que quelqu'un lui montre, derrière le verre protecteur stérile, une image de saint Joseph auquel il pourrait se vouer avant de rendre son âme à Dieu.

 

Et c'est ainsi que pour les adultes comme pour les enfants, pendant ces heures qui devraient être des heures de méditation, de silence, de réflexion, de prière et d'abandon à Dieu, les bombardements médiatiques - pour les plus nobles buts apparemment - se multiplient. Une mère nous disait : mes enfants sont devant l'écran - hébétés - du matin au soir pour les cours d'école, puis pour des activités parallèles qui ne sont pas strictement scolaires et enfin même le curé, certainement avec les meilleures intentions, a également mis en place des activités et un cours de catéchisme en streaming, encore plus intense et plus long qu’en temps normal. Bref, même dans les familles qui en faisait un usage modéré, sous apparence de bien, s'instaure une dépendance hégémonique à ces moyens qui ne sont pas mauvais en eux-mêmes, mais qui sont "hégémonisés" précisément par les centrales de la pensée unique. Cela ressemble presque à une compétition à qui courra le plus sur les canaux Internet - tant qu’ils y sont... - et à qui réfléchira le moins en silence et dans une lecture critique des événements. Et à la fin de la soirée, nous confiait encore cette maman, on n'a juste l'impression d'une grande course au milieu des bombardements... médiatiques. Non pas que tout ce qui est transmis soit dénué de sens, mais la plupart du temps, même chez ceux qui ont de bonnes dispositions, il manque une direction ordonnée, il manque un critère, il manque l'essentiel.

 

A contre-courant de ces "courses", souvenons-nous tous de penser souvent à l'essentiel, sans que d'autres "hégémonisent" notre esprit, remercions encore ce lecteur qui nous a suggéré d'écrire et rendons hommage à cet homme qui voulait mourir avec les Sacrements, mais qui n’a pas pu. Pour que ce "sacrifice" d'une mort de confiné profite à tous, si nous devons nous trouver dans des situations similaires ou si nous devons conseiller notre prochain ; sachons avant tout mettre de côté tout respect humain, et ne pas nous laisser dominer par celui qui, autour de nous serait désormais incapable de penser à l'essentiel. Rappelons-nous, loin du désespoir satanique qu'on voudrait nous instiller, qu'il est bon d'entretenir le désir de la Confession et de la Communion, ou de l'Extrême Onction si nécessaire, même lorsque nous ne pouvons pas les recevoir sacramentellement. Le Seigneur ne laissera pas Sa grâce manquer à celui qui Le cherche sincèrement. 

 

À cette fin, si cette persécution des Sacrements devait se poursuivre, ne méprisons pas les signes sacrés et les moyens simples à notre portée : par exemple réciter les prières des agonisants ou montrer au mourant "infecté" derrière la vitre une image sacrée pour le réconforter. Cette situation dont la nature réelle, quelle qu’elle soit nous échappe encore largement, répétons-le, doit au moins nous amener à nous responsabiliser sur ce que  nous devons à nous-mêmes et aux autres en ce qui concerne l'essentiel : être prêt dès maintenant à la bonne mort, d'autant plus si les événements futurs sont incertains.

 

Nous vous présentons ci-dessous la belle et émouvante prière d'une jeune fille protestante convertie à l'âge de 15 ans et morte à 18 ans en odeur de sainteté :   

 

 

Litanies de la bonne mort

 

Seigneur Jésus, Dieu de bonté, Père de miséricorde, je viens devant Vous avec un cœur humble et contrit pour Vous recommander ma dernière heure et ce qui m'attend après elle.

 

Quand mes pieds immobiles m'avertiront que ma carrière dans ce monde touche à sa fin, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand mes mains tremblantes et engourdies ne pourront plus tenir le crucifix contre mon coeur et que malgré moi je Vous laisserai tomber sur mon lit de souffrances, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand mes yeux, obscurcis et troublés par l'effroi de la mort, porteront vers Vous leurs regards languissants et mourants, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand mes lèvres froides et tremblantes prononceront pour la dernière fois Votre nom adorable, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand mes joues pâles et livides inspireront la compassion et la terreur à ceux qui m’assistent et que mes cheveux, baignés de la sueur de la mort, se dresseront au-dessus de ma tête, annonçant ma fin prochaine, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi. 

 

Quand mes oreilles, près de se fermer à jamais aux discours des hommes, s'ouvriront pour entendre Votre voix, qui prononcera la sentence irrévocable et qui fixera mon sort pour toute l'éternité, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand mon imagination, ébranlée par des fantômes horribles et effrayants, sera plongée dans des tristesses mortelles, et que mon esprit troublé par le souvenir de mes iniquités et  par la crainte de Votre justice luttera contre l'ange des ténèbres, qui voudra m'ôter la vue consolante de Vos miséricordes et me plonger dans le désespoir, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand mon cœur faible, opprimé par la douleur de la maladie, sera surpris par les horreurs de la mort et sera épuisé par les efforts qu'il aura faits contre les ennemis de mon salut, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi. 

 

Quand je verserai mes dernières larmes, symptômes de ma dissolution prochaine, recevez-les, ô Mon Jésus, en sacrifice d'expiation, pour que je meure comme victime de pénitence; et en ce terrible moment, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand mes parents et amis, proches autour de moi, s'attendriront sur mon état douloureux et Vous invoqueront pour moi, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand j'aurai perdu l'usage de tous mes sens, que le monde entier aura disparu pour moi, et que je gémirai dans l'angoisse des dernières agonies et dans les affres de la mort, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand les derniers soupirs de mon cœur forceront mon âme à sortir de mon corps, acceptez-les comme venant d'une sainte impatience d’aller vers Vous; et alors, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Quand au dernier instant mon âme se détachant de mon corps, sortira pour toujours de ce monde et laissera mon corps pâle, glacé et sans vie, acceptez la destruction de mon être comme un hommage que je viens rendre à Votre divine Majesté; et alors, Miséricordieux Jésus ayez pitié de moi.

 

Enfin, lorsque mon âme apparaîtra devant Vous et qu’elle verra pour la première fois la splendeur immortelle de Votre divine Majesté, ne la rejetez pas de Votre présence, mais daignez me recevoir dans le sein de Vos miséricordes, afin que je chante éternellement Vos louanges.

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2 mars 2020 1 02 /03 /mars /2020 19:07

Voici la lettre envoyée aux moniales sans recevoir aucun semblant de démenti

 

29 janvier 2020, Saint François de Sales

 

Pétition au Carmel de Coimbra

                                                                                  Camerino, 29 août 2019 

Révérendes Sœurs, loué soit Jésus-Christ

                    Dans le livre publié par votre Carmel Un Cammino sotto lo sguardo di Maria, et préfacé par l’évêque du lieu, on lit que la Sainte Vierge, apparut à sœur Lucie qui avait de très grandes difficultés à écrire la troisième partie du Secret et débloqua ainsi la situation, en lui disant: «écris ce qu’ils t’ordonnent, mais n’écris pas ce qui t’a été donné de comprendre au sujet de sa signification» (p. 266). 

Par conséquent, étant donnée la libéralisation en matière d’apparitions établie par la législation générale en vigueur, et en considérant qu’en vue d’écarter les supputations qui sinon s’en trouveraient favorisées, une pleine transparence sur les faits et les documents historiques pourrait contribuer à l’apaisement des esprits, je vous demande: 

 * Soeur Lucie n’a-t-elle jamais mis par écrit de manière absolue, jamais et nulle part, cette signification de la vision venue d’en-haut dont il est question (son interprétation, son explication, ou quelque chose de semblable), ou Soeur Lucie ne l’a-t-elle pas écrite dans ce texte et à cette date?  

 *   Niez-vous que dans les œuvres inédites mentionnées dans la Bibliographie de votre publication, les Lettres et le Journal de la voyante (le Lettere e il Diario della veggente p. 482), il y ait des références à «quelque chose de plus» au sujet du Secret de Fatima, qui à ce jour n’ont pas été publiées textuellement? 

Je vous remercie de l’attention que vous voudrez prêter à la présente lettre. En union de prière, dans les Cœurs de Jésus et de Marie.

 

                                                La Rédaction de “Disputationes Theologicae

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18 novembre 2019 1 18 /11 /novembre /2019 10:19

Le vote programmé au Synode de l’Amazonie

 

18 novembre 2019, Dédicace des Basiliques Saints Pierre et Paul

 

 

Concernant la réunion sur l’Amazonie de ce mois d’octobre 2019 beaucoup de choses ont déjà été écrites et dénoncées avec courage par d’éminents hommes d’Eglise, mais on a peu parlé du problème de ladite “méthode synodale” et de sa capacité à devenir un instrument entre les mains du pouvoir mondain plutôt qu’entre celles des Evêques ou du Pape qui dirigerait le Synode. Un peu comme quand, par le passé, les différents gallicanismes ou anglicanismes, sous  des apparences de synodalité, étaient fermement tenus par le pouvoir royal qui les pilotait.

 

Le mode de vote, la présentation des propositions et le choix des rapporteurs, sont autant de facteurs qui conditionnent. Beaucoup. C’est pourquoi, l’Eglise dans sa sagesse a toujours établi un mode de fonctionnement des assemblées réglementé par le droit, un droit codifié précédemment et acquis de manière stable comme patrimoine des Pères qui y participent, dans le respect de la coutume, en évitant trop de retouches “procédurales” parce que c’est ainsi que l’on peut facilement manipuler les assemblées.

 

En effet, le parlementarisme dans l’Église risque de faire prévaloir l’imposition des minorités au service du pouvoir mondain plutôt que le choix monarchique du Souverain Pontife ou la volonté générale des Evêques ou la voix tant vantée du peuple. Et ceci avec pour circonstance aggravante que le système des nombreux passages et des réélaborations de la part des Commissions au détriment du débat ouvert et public permet aux responsables - internes et externes - de rester dans l’ombre.

 

Il est utile de s’arrêter sur les explications du fonctionnement du Synode sur l’Amazonie données en ouverture des travaux par S. Em. le Card. Baldisseri le 7 octobre 2019, qui résume pour les Pères synodaux les méthodes de discussion, de vote et d’approbation des documents, ainsi qu’une requête  sévère de silence “prudent” sur les discussions dans l’Aula et en particulier sur les noms et les positions de chacun [1].

 

Une requête de “secret” sur laquelle avait insisté peu auparavant Pape François, certes il ne s’agit pas « d’un secret qui est plus propre aux loges qu’à la communauté ecclésiale, mais simplement une délicatesse et une prudence dans la communication que nous ferons à l'extérieur..[2]. En soulignant aussi que le Synode « n’est pas un lieu de débat »[3] et que toutes les quatre interventions il y aura quatre minutes de silence. Si on considère, comme nous le verrons, que les interventions auront une durée de quatre minutes, il est logique de présumer que toutes les vingt minutes il y aura quatre minutes de silence : « pour garantir que la présence du Saint Esprit soit féconde, avant tout prier [...] réfléchir, dialoguer, écouter avec humilité [...] pour favoriser cette attitude à la réflexion, à la prière, au discernement, écoute avec humilité et parler avec courage après quatre interventions nous aurons quatre minutes de silence »[4]. Un Synode donc plus « contemplatif » - pour ainsi dire - qu’un « lieu de débat ».

 

En revenant ensuite sur l’importance du secret il a affirmé : «un processus comme celui d’un Synode peut être un peu endommagé si lorsque je sors de cette salle je dis ce que je pense»[5] (mais ne sommes nous pas à l’époque de la parrhésie et de la franchise évangélique?), de toute façon, Bergoglio conclut, « nous ne devons pas perdre le sens de l’humour »[6].

 

Le discours suivant du Cardinal Baldisseri a entériné avec précision les modalités pratiques de gestion du Synode, en soulignant lui aussi que tout se déroule «sous la conduite du Saint Esprit » et qu’une « ouverture vers des catégories qui transcendent le langage des sciences exactes»[7] est nécessaire. En effet, la méthode sera innovante: «il est un devoir de rappeler que nous sommes en train de célébrer un Synode avec des caractéristiques particulières» [8] et cela même au sujet des modalités de déroulement: «il ne s’agit donc pas d’une assemblée générale ordinaire [...] d’une assemblée générale extraordinaire non plus [...], celle-ci est au contraire une assemblée spéciale avec une typologie de Synode qui selon la Constitution Apostolique Episcopalis Communio est convoquée en assemblée spéciale pour traiter des matières qui regardent principalement une ou plusieurs zones géographiques destinées [correction] déterminées, article 1 paragraphe 3», en effet  «le règlement de l’assemblée spéciale peut disposer que les Commissions, les organes et les modes soient éventuellement établis au cas par cas» [9]. Un règlement ad hoc donc.

 

Mais venons-en au vif du sujet : « l’ Instrumentum laboris  [...] a été finalement discuté et approuvé par le conseil pré-synodal »[10]; ensuite en s’adressant au Pape François qui, en plus de paraître fatigué et éprouvé physiquement, donne presque l’impression de découvrir à la dernière minute certaines nouveautés : « la méthodologie, est une méthodologie un peu différente, je dois dire Sainteté...que...celui-ci est le quatrième Synode. Chaque année, chaque fois nous modifions de quelque manière la méthodologie. En cela, nous sommes en train de grandir, je crois pouvoir être, avec expérience...être efficace pour le mieux »[11].

 

Son Eminence poursuit: «l’ Instrumentum laboris constituera le point de repère et la base nécessaire de la révélation [... Son Eminence se corrige] de la réflexion et du débat synodal. Ce n’est pas un texte à amender. Attention. Parce que je rappelle l’année dernière ce problème était sorti. Ce n’est pas un texte à amender parce que peut être que quelqu’un a un numéro, la référence il faut la prendre, on prend un numéro, un numéro de l’ Instrumentum laboris parce que celui-là est le terme de référence et ensuite voilà ne pas faire un amendement, mais construire quelque chose de plus, faire parce qu’il faut élaborer un nouveau document alors il faut qu’on développe ce thème-là provenant du numéro 1, du numéro 3, du numéro 4...» [12].

 

«A la lumière de ce qui a été exprimé, je désire maintenant brièvement expliquer les modalités selon lesquelles se déroulent les travaux en restant pour d’autres détails à l’instruction qui est disponible, qui est disponible et au règlement consigné à vous tous dans votre sacoche vous trouverez les instructions et le règlement. Il contient une série de dispositions normatives et spécifiques de cette assemblée spéciale et le calendrier des travaux élaboré par cette secrétairerie en étroite liaison avec la méthodologie proposée, un tel règlement rédigé sur la base de l’Instruction Episcopalis Communio et de l’ Istruzione, ceux-là sont les derniers documents de 2017, maintenant par contre le règlement est le troisième document au sujet duquel nous parlons maintenant et que nous avons en main. Un tel règlement rédigé sur la base de l’ Istruzione contient des informations complètes, détaillées sur la procédure des activités de l’assemblée, et c’est pour cela un instrument indispensable pour suivre les travaux. S’il vous plait aujourd’hui ce soir lisez-le, naturellement lisez-le»[13].

 

Un règlement nouveau donc, auquel les Pères synodaux semblent avoir accès le jour même et qu’ils liront...dans la soirée.

 

Mais comment un Père synodal pourra donner son opinion sous l’impulsion de l’Esprit Saint qui - ne l’oublions pas - peut aussi se manifester dans l’expression d’un désaccord et au cours d’un débat public dans l’assemblée ? Le Cardinal déclare: «A travers le module de la petitio loquendi, vous à l’intérieur de votre sacoche vous devriez avoir aussi la petitio loquendi, la petitio loquendi est fondamentale pour pouvoir prendre la parole, chaque orateur a la faculté de parler une seule fois au cours des Congrégations Générales, en se référant à la partie et au numéro du paragraphe de l’ Instrumentum laboris qu’il préfère [...] en ayant donné plus de place aux circuli minores qui sont au nombre de onze, à chacun sera consenti d’intervenir dans l’aula pour un temps maximal de quatre minutes, et cela même l’année dernière, donc seulement quatre minutes, le texte peut aussi être plus long mais alors vous le consignez par la suite, vous le consignez en secrétairerie, cependant vous avez seulement quatre minutes sinon après le micro s’éteint, donc non, ce n’est pas...vous ne pouvez pas parler»[14].

 

«Certaines Congrégations Générales de l’après-midi, prévoient des moments d’une durée d’une heure dédiés aux dites interventions libres et j’insiste qu’elles ne soient pas une autre intervention elles doivent être un commentaire, non pas une deuxième intervention dans ces occasions parce que d’habitude c’est ainsi que les choses se passaient, cela devrait être comme une réaction à ce que l’on a entendu des autres, et donc dire sa propre opinion, donc précisément à travers l’échange d’opinion dans l’esprit de communion fraternelle le consensus va se modeler»[15].

 

Son Eminence revient ensuite sur le sujet des amendements: «La référence que j’ai faite aux amendements, laissez tomber cette idée d’amendement. Attention»[16].

 

Pendant qu’on explique le système complexe de l’apport des « cercles mineurs » - favorisé au détriment de la discussion en assemblée plénière et donc en rendant nécessaire une réélaboration plus large des contenus - on explique que même les rapports des cercles mineurs qui seront présentés dans l’aula et qui seront publiés auront un aspect de synthèse. Il est logique de supposer qu’à ce niveau-là aussi le rôle des “synthétiseurs” des rapports des cercles mineurs sera très important. «Mais ne craignez pas parce que petit-à-petit ensuite vous rentrerez, vous rentrerez dedans, et nous avons nos collaborateurs qui vous indiqueront ce qu’il faut faire, spécialement pour celui qui n’a jamais été à un Synode comme la majorité de ceux qui sont ici»[17]. C’est donc « nos collaborateurs qui vous indiqueront ce qu’il faut faire » plutôt qu’aux Pères synodaux de comprendre comment fonctionne le Synode en changement continuel.

 

Donc, il n’y pas d’amendement de manière classique - «laissez tomber cette idée d’amendement» - on ne parle que pendant quatre minutes au maximum aux Congrégations Générales, qui sont plus rares car comme affirmé par le Cardinal «nous avons donné plus de place aux cercles mineurs», ce qui équivaut à une division en groupe du débat des participants. Quatre minutes après quoi «le micro s’éteint», pour «laisser place à l’Esprit»...

 

Dans la complexe et difficile explication du Cardinal qui cherche à synthétiser le nouveau texte, l’institution de l’amendement n’est cependant pas complètement supprimée mais “réélaborée” dans lesdits «modes collectifs». Son Eminence explique ainsi les nouveautés : « Alors une fois conclues les interventions dans l’Aula et les travaux des cercles mineurs commence le processus d’élaboration d’un projet, document, du projet final qui prévoit la récolte de tout ce qui a été exposé dans l’Aula, mais aussi et surtout la synthèse des contributions que chaque cercle présentera dans sa propre langue, le susdit projet sera présenté à l’assemblée dans l’Aula le lundi 21 pendant la 14ème Congrégation Générale et tout de suite après le texte passe à nouveau aux cercles mineurs, et voilà ici, ici on arrive aux cercles mineurs qui doivent avoir, ils ont un texte à la main, on ne peut pas changer, on ne peut pas dire non, il faut amender, amender et ça ce sont les modes, ça ce sont les modes, à ce point-ci nous voulions, nous voulions éviter certaines complications du passé en disant nous recueillons tout le matériel, la lecture, nous écoutons les Pères, les cercles mineurs se réunissent dans un premier moment ensuite dans un second moment pour récolter, lorsqu’ils ont en main, lorsqu’on a en main tout ce matériel il y a une commission ad hoc qui fait la synthèse et qui projette le document [...] ce document, projet sera présenté aux Pères un jour et demi avant au moins pour qu’ils puissent le lire, ceci est le document final »[18].

 

Vatican News le 21 octobre écrivait: «le texte, qui récolte le fruit des interventions présentées pendant les travaux, passera maintenant aux Cercles Mineurs pour l’élaboration des “modes collectifs” [...] de tels amendements - dans les journées de mercredi et de jeudi - seront insérés dans le Document final par le Rapporteur Général et par les Secrétaires spéciaux avec l’aide des Experts. Donc le texte sera revu par la Commission pour la rédaction pour être lu ensuite dans l’Aula le vendredi après-midi au cours de la 15ème Congrégation Générale. Samedi après-midi enfin, la 16ème congrégation générale verra la votation du document final»[19].

 

A ce stade celui qui connait les méthodes traditionnelles de rédaction d’un document d’une assemblée, où chaque amendement est discuté - en public - et ensuite voté pour faire partie ou pas du document final, peut se poser quelques questions. N’était-il pas plus simple de laisser la méthode traditionnelle de vote des amendements et de rédaction du texte final ? Pourquoi tous ces passages et toutes ces élaborations “collectives” des amendements dans les “cercles mineurs”, qui finissent par réduire le rôle de proposition de chaque Evêque et par faciliter une “collectivisation synthétique” même de leur propre intervention ? N’y a-t-il pas un risque que le Rédacteur soit plutôt la Commission, le Rapporteur Général, les Secrétaires et les Experts plutôt que les Successeurs des Apôtres ?

 

Et ensuite, qui fait partie de cette Commission qui rédige le texte final qui sera présenté, croit-on  comprendre, à la votation presque comme un bloc ? Son Eminence poursuit: «une Commission pour l’élaboration du document final sera élue d’ici peu, elle sera composée du Rapporteur Général, du Secrétaire Général du Synode, des Secrétaires spéciaux, de sept Pères synodaux, quatre élus par l’assemblée synodale et trois nommés par le Saint Père, les quatre élus nous les élirons précisément d’ici peu. [...] Dans sa rédaction définitive il sera présenté dans l’Aula le matin du 25 octobre de manière qu’il restera pour la lecture un temps congru»[20]. Si on se met à faire les comptes - même s’il faut acquérir une « ouverture vers des catégories qui transcendent le langage des sciences exactes » au final ce qui compte dans les votations ce sont les chiffres - on déduit que la majorité de la Commission qui “synthétise” les éventuelles dissensions à la ligne dominante et qui rédige le texte final est en grande partie désignée, alors que les membres élus sont minoritaires.

 

Et ensuite la recommandation finale sonne comme un avertissement: «les Pères synodaux sont libres de concéder des interviews hors de l’Aula synodale, ainsi qu’en général communiquer avec les media à leur discrétion...à leur responsabilité. Jamais, jamais dire quelque chose qui a été dit ici et en donnant le nom; on peut dire les choses de manière générique, mais jamais le nom, le nom d’aucune personne. Chacun présente soi-même, donc faites très attention à ne pas, à ne rien dire de ce qui est ici à l’intérieur du Synode de manière personnelle, à se diriger à une personne, à un groupe. Des réflexions personnelles, chacun peut les faire. Donc cela est très important»[21].

 

La position de notre revue, notoirement, n’est pas “synodaliste” ou “collegialiste” (sans pour autant mépriser l’apport des Conciles et des Synodes comme l’Eglise l’a toujours fait), mais il semble singulier que l’on parle beaucoup d’organes collégiaux et qu’ensuite on les gère d’une manière presque autocratique, manière par laquelle celui qui commande n’est même pas le Pape (comme on le pense souvent en simplifiant).

 

Son Excellence Monseigneur Séguy, ancien Evêque d’Autun, nous confia un jour comment fonctionnaient certaines dynamiques de la Conférence Episcopale Française. Nous citons de mémoire: lorsque pendant une Conférence Episcopale sortait au milieu de la discussion une idée farfelue, qui de toute évidence n’allait pas en faveur du bien pastoral des fidèles le plus élémentaire, nous nous demandions entre Evêques qui avait pu inventer une bêtise pareille. Parfois nous prenions la peine de chercher de qui cela pouvait provenir et nous nous interrogions entre confrères Evêques: C’était toi ? Es-tu d’accord ? La presque totalité des Evêques était d’accord sur le fait que de telles idées, si on les appliquait auraient été nuisibles pour le bien des fidèles et nous nous demandions tous qui avait pu penser à les proposer. Par la suite cette idée était présentée en assemblée. Elle était discutée et elle devenait avant même le vote “la volonté de la Conférence Episcopale”, on en parlait déjà comme “la volonté générale”, de telles idées finissaient ensuite par passer et être approuvées. Il concluait: Vous ne me croirez pas, mais les choses se sont passées ainsi à plus d’une occasion et nous restions tous (ou presque tous) stupéfaits de notre impuissance.

 

 

Association de Clercs Saint Grégoire le Grand

 

 

 

[1] Les citations qui suivent sont tirées de la suivante enregistrement: Vatican News - Italiano, Sinodo dei Vescovi: Processione dalla Basilica di San Pietro all’Aula del Sinodo e apertura dei lavori sinodali, 7 ottobre 2019 (https://www.youtube.com/watch?time_continue=1461&v=3Oi5YM-5VZs&feature=emb_logo).

[2] Ibidem, 1: 09: 01.

[3] Ibidem, 1: 02: 50.

[4] Ibidem, 1: 05: 39.

[5] Ibidem, 1: 09: 51.

[6] Ibidem, 1: 10: 56.

[7] Ibidem, 1: 13: 48.

[8] Ibidem, 1: 16: 20.

[9] Ibidem, 1: 16: 36.

[10] Ibidem, 1: 41: 00.

[11] Ibidem, 1: 41: 46.

[12] Ibidem, 1: 42: 16.

[13] Ibidem, 1: 43: 38.

[14] Ibidem, 1: 45: 37.

[15] Ibidem, 1: 47: 04.

[16] Ibidem, 1: 48: 35.

[17] Ibidem, 1: 50: 37.

[18] Ibidem, 1: 50: 55.

[19] Vatican News (Italiano), #Sinodo Amazzonico. Presentata la bozza del Documento finale, 21 ottobre 2019, (https://www.vaticannews.va/it/vaticano/news/2019-10/sinodo-amazzonia-congregazione-generale-vescovi-bozza-finale.html).

[20] Vatican News (Italiano), Sinodo dei Vescovi: Processione dalla Basilica di San Pietro all’Aula del Sinodo e apertura dei lavori sinodali, cit. 1:53:12.

[21] Ibidem, 1: 57: 04.

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8 octobre 2019 2 08 /10 /octobre /2019 23:41

Au sujet du Chapitre 2019

 

29 septembre 2019, Saint Michel Archange

 

 

Abyssus...

 

Le récent Chapitre du Bon Pasteur a laissé dans l’étonnement plusieurs observateurs. Son résultat voit l’élection comme Supérieur Général d’un prêtre presque inconnu originaire d’Amérique latine. Ordonné dans la Fraternité Saint Pie X qu’il abandonna pour le diocèse de San Bernardo au Chili, il y célébra la messe réformée pendant une quinzaine d’années avant d’arriver au Bon Pasteur après 2014. Ce prêtre s’appelle Luis Gabriel Barrero et est assez peu connu par les prêtres, par les séminaristes et par les fidèles. 

 

Que s’est-il vraiment passé au Chapitre et comment expliquer cet événement ? Voilà la question  adressée à notre Rédaction par certains lecteurs. La réponse à cette dernière est une analyse de la crise identitaire de l’Institut, étayée aussi par les confirmations récentes parvenues jusqu’à nous par des confrères de l’IBP, parmi lesquels certains Pères Capitulaires.  

 

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà largement écrit et argumenté, mais pour comprendre ce qui est arrivé ces derniers temps il est capital de relire nos articles couvrant la période qui s’étend de la demande de nous aligner sur l’herméneutique de la continuité, en mettant de côté concrètement la critique constructive, et de renoncer “à tout exclusivisme” (avec une réaction pas franche, pas vraiment filiale, mais servile) jusqu’au « putsch de Fontgombault » duquel est sortie la classe dirigeante de l’époque 2013-2019. Ce qui s’est passé était en partie prévisible, ne serait-ce que comme conséquence de l’anéantissement de l’identité et de la conscience selon lequel on avale ce qui est contraire à ses propres spécificités.  

 

En bref, au Chapitre 2019 le candidat sortant M. l’Abbé Philippe Laguérie n’a pas été réélu. On nous a rapporté qu’il a eu seulement deux voix lors de l’élection du Supérieur Général. Il s’est ensuite présenté à l’élection de simple Assistant, mais là encore on nous a rapporté qu’il a eu seulement deux voix. Son concurrent, M. l’Abbé Vella, jadis un des plus fidèles de l’Abbé Laguérie, mais qui cette fois se présentait comme candidat indépendant, a obtenu peu de voix à l’élection du Supérieur Général. M. l’Abbé Raffray, lui aussi pilier de l’administration Laguérie, devenu son concurrent au Chapitre, a eu également très peu de voix. Cependant, l’événement inattendu a été que dès le début le candidat qui avait le plus de voix était un certain Padre Barrero; certains des votants nous ont avoué que personne ne savait bien quel avait été son passé et que la plupart ignorait le fait que pendant plusieurs années il avait choisi le rite reformé en abandonnant le rite traditionnel. Sic !

 

Il n’a pas fallu longtemps aux Pères Capitulaires pour comprendre que toutes ces voix ne pouvaient qu’être la conséquence d’un plan lié à une composante de l’IBP dépendante de l’association brésilienne « Montfort », qui dérive d’une scission de la TFP, dont elle a su maintenir les méthodes d’organisation et les stratégies de commandement. Les électeurs français se sont trouvés en minorité, et cela aussi parce qu’il semble que l’Abbé Aulagnier - depuis toujours lié à la « Montfort » et à certains financiers du giron de la TFP qui par un complexe système “redistribuent” les dons atlantiques - ait déjà pris depuis longtemps (mais avec discrétion) le parti sud-américain, qui est particulièrement à la mode.

 

Le reste est connu, Padre Barrero - avec un coup de pouce de la Pologne - est devenu le nouveau Supérieur Général; l’Abbé Aulagnier a gardé sa place de premier Assistant Général; l’Abbé Vella a pu rester second Assistant Général, maigre consolation pour ce qui en substance est une défaite. L’Abbé Laguérie disparait complètement de la scène et dans le communiqué officiel il n’y a même pas les remerciements habituels. Spontanément, vient à l’esprit : “il n’a pas accepté les vrais amis, et voilà”. Concernant d’autres détails sur le déroulement et la “préparation” du Chapitre, comme ils ne sont pas essentiels à la compréhension de ce qui s’est réellement passé, mieux vaut ne pas en parler.

 

Les faits parlent d’eux-mêmes, il ne nous semble pas qu’il faille ajouter grand-chose, si ce n’est que la dérive que nous dénonçons depuis 2012 a connu une accélération plus rapide que prévue et que la dénaturation identitaire de la société sur le long terme a mené à une véritable “mutation génétique”. Il faut noter également que tous les membres du nouveau Conseil Général non seulement ne sont pas des fondateurs, mais qu’aucun d’entre eux n’était membre de l’Institut à l’automne 2006, lorsqu’au milieu de grands sacrifices et avec peu de monde naissait l’IBP (l’Abbé Vella arriva en 2007, l’Abbé Aulagnier en 2011 - juste à temps pour voter au Chapitre de 2012 - et le nouveau Supérieur Général seulement en 2014). Il nous semble qu’il faut renouveler un appel aux confrères de l’IBP qui nous ont contactés, reconnaissant implicitement que nous défendons encore l’identité de l’IBP-2006, la validité de cette ligne et de ces présupposés, même si désormais nous sommes réunis dans la Communauté Saint Grégoire le Grand : aujourd’hui, face à des signes si évidents, le moment de revenir sur certaines options et sur certaines stratégies utilitaristes qui ont démontré à un tel point leur échec n’est-il pas arrivé ?

 

La Rédaction de “Disputationes Theologicae

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29 juin 2019 6 29 /06 /juin /2019 22:04

Jésus les avait-il?

 

 

(III)

29 juin, Saints Pierre et Paul

 

 

Ici la première partie. Ici la deuxième partie

 

La colère

 

La colère est une passion qui touche l’âme lorsqu’elle se rend compte qu’une injustice lui a été infligée; la tristesse conséquente pousse donc au désir de vengeance, dans l’espoir de rétablir la justice lésée[15]. Le mot «vengeance» est à prendre dans le sens classique, que saint Thomas lui attribue, c'est-à-dire le rétablissement d’un certain équilibre selon l’ordre de la justice. Dans ce sens la colère se porte « per se » vers un bien (la justice), mais «per accidens» elle se porte vers le mal (l’auteur de l’acte injuste)[16]. La colère est donc en étroite relation avec la justice. C’est en effet l’appréhension de l’injustice dans l’intelligence qui va causer le mouvement appétitif et corporel. Le rapport étroit de cette passion avec la justice va intervenir aussi dans l’évaluation morale. Ce qui va déterminer la bonté morale d’un geste de colère sera en effet le rapport de justice entre la réaction de l’homme en colère et la dimension de l’offense subie[17].

 

Notre Seigneur, « le Juste » selon l’Ecriture, ne pouvait donc qu’éprouver de la colère face aux vraies injustices[18]. L’épisode évangélique qui a le plus d’éclat, en raison des transmutations corporelles[19] qu’il a engendrées et de l’extériorisation conséquente et visible, est sans doute l’expulsion des marchands du Temple. « Le Juste de Dieu » renverse les tables, cause la destruction des biens vendus et chasse les vendeurs. La vision du Temple profané, la nonchalance envers le lieu sacré des vendeurs et des « maiores » du Sanhédrin (qui auraient dû, au contraire, préserver la Maison de Dieu), engendrent dans le Christ la tristesse face à l’offense faite à Dieu. Cette offense réclame une juste vengeance, un rétablissement de la juste vénération pour le Temple. Cela ne peut rester seulement un souhait ou une prédication, mais doit s’exprimer par le châtiment des offenseurs, dans un geste de zèle profond pour tout ce qui est consacré à Dieu : « zelus domus tuae comedit me » (Ps 69, 10 ; Jn 2, 16-17). La réaction du Christ ne doit pas paraître disproportionnée, au contraire elle tient compte du terme de l’offense qui est Dieu et du sujet qui a offensé, des hommes, de simples créatures. Elle prend donc des proportions majeures, parce que le dédain de l’inférieur (dans ce cas une créature) envers le supérieur (dans ce cas le Créateur) est plus grave que l’offense entre deux personnes du même niveau ; elle est plus grave et donc elle réclame en proportion une réaction majeure[20]

 

Pour une raison analogue Jésus-Christ s’indigne avec plus de véhémence envers ses amis qu’envers les autres. Il est naturel que nous nous attendions à plus de ceux qui nous sont proches, parce que le lien d’amitié exige un rapport plus grand de respect et d’amour[21]. Jésus aura des paroles particulièrement dures pour saint Pierre qui veut l’éloigner de la Passion : « retire-toi de moi, Satan » (Mt 16, 23). Non seulement saint Pierre est quelqu’un de proche, mais il est aussi en plus grande possession de la finalité de l’œuvre rédemptrice, par la connaissance qu’il en a. Sa responsabilité est donc plus grande, et plus grande sera donc aussi la réaction de vengeance.

 

Jésus est particulièrement dur aussi envers ses disciples, lorsqu’ils sont injustes avec les enfants qui l’entourent : « voyant cela Jésus se fâcha » (Mc 10, 14). En effet la colère peut être mue aussi par une injustice faite aux personnes qu’on aime[22], et il est aussi injuste de s’en prendre à ceux qui ne peuvent pas se défendre, tels des enfants. Voilà donc la juste réaction du Christ qui rééquilibre l’abus de ses disciples.

 

Les mots que Jésus réserve aux pharisiens sont eux aussi un indice clair de l’indignation que provoquent en lui ces « serpents et race de vipères » (Lc, 23, 33) : « à l’intérieur vous êtes remplis de cupidité et de méchanceté » (Lc 11, 39). C’est le désir de rétablir la justice, de remettre ces « hypocrites » (Mc 7, 6)  à leur place, pour que leur réputation soit celle qui leur est due et pour qu’ils n’éloignent pas les hommes de Dieu, avec leur extérieur faussement pieux (Mt 23, 1-7). Jésus dans sa colère cherche un bien, qui est surtout celui d’une idée juste de ce qu’est la religion, mais per accidens il doit diriger ses invectives vers des hommes concrets, qu’il faut reprendre pour le bien commun et pour le leur. Là aussi le Christ montre qu’on peut et qu’on doit parfois se mettre en colère, et pas seulement d’une façon impersonnelle ou indéterminée. Cela pourrait être non pas de la vertu, mais de la lâcheté. Parfois la colère exige une action ponctuelle et un destinataire qu’on puisse repérer (individu ou personne morale), dit saint Thomas[23]. L’unique condition toujours requise pour le bon exercice de la colère est que la réaction reste proportionnée, opportune et raisonnablement mesurée[24].           

 

 

Conclusion

 

La vie du Christ à l’instar de la nôtre est marquée par les passions, parce que celles-ci sont naturelles et nécessaires à l’homme. Chez l’homme cependant, les passions telles que nous les connaissons sont en connexion avec un appétit sensitif qui a perdu l’état d’équilibre originaire, en recevant une certaine inclination au mal : il s’agit du « fomes peccati ». L’ordination donnée à l’origine n’est plus présente et chez nous les passions sont souvent occasion de péché. La perfection de nature et de grâce dans le Christ ne le soumettait pas aux dérèglements issus du péché originel[25].

Dans ce cadre il y a donc une triple distinction à introduire selon saint Thomas [26] :

 

              1) par rapport à l’objet, dans le Christ les passions ne pouvaient que tendre au bien, alors que chez nous elles se dirigent souvent vers ce qui est illicite.

 

            2) par rapport au principe d’opération, dans le Christ les mouvements de l’appétit sensitif étaient toujours en harmonie parfaite avec la raison et sous sa domination, alors qu’en nous les mouvements préviennent souvent le jugement de la raison et ils se soustraient à son autorité.

 

              3) par rapport à l’effet, chez le Christ les passions ne dépassaient jamais de façon désordonnée la sphère sensitive et elles ne troublaient jamais la raison et la volonté, alors qu’en nous elles arrivent à obscurcir l’intelligence et à conditionner la volonté en troublant l’esprit.

 

Dans le cas des passions du Christ, en raison des distinctions mentionnées, l’usage du mot distinctif de « propassions » est classique pour indiquer les mouvements de l’appétit sensitif qui ne dépassent pas leur cadre et ne troublent pas la raison et la volonté, dans une parfaite conformité à la perfection et à la rectitude de la nature[27]. La perfection naturelle et surnaturelle du Christ n’est nullement atteinte par l’usage des passions; au contraire ce sont les passions elles-mêmes qui rendent possible cette perfection dans l’action. Il en va de même dans la vie morale de tout homme. Sans oublier que chez les hommes les passions nécessitent souvent d’être contenues en raison du péché originel, il faut cependant rejeter comme fausse et dangereuse l’opinion qui assimile la vie chrétienne à une vie sans passions, alors que la philosophie et la Révélation nous  démontrent la nécessité de chacune d’elles. La perspective du théologien moraliste ne peut donc pas être seulement orientée vers la modération contraignante des passions. Au contraire, l’exemple donné par le Christ rappelle qu’il peut aussi y avoir péché lorsque l’on réprime injustement une passion raisonnable et proportionnée.  Ne pas se mettre en colère lorsque cela est nécessaire ou ne pas donner suite à un juste mouvement d’audace peut constituer une faute morale : même la colère, souvent décrite comme la plus nuisible des passions, peut être bonne et nécessaire parce qu’elle est naturelle à l’homme en tant qu’homme. Ce qui est naturel a une raison d’être et donc une bonté et peut alors être utilisé raisonnablement. C’est là le fondement de la doctrine des passions de saint Thomas qu’on peut synthétiser en rappelant que la nature ne fait rien en vain: «Natura nihil facit frustra»[28].

 

 

[15] S. Th., Ia IIae, q. 46, a.1, corpus.

[16] S. Th., Ia IIae, q. 46, a 1, corpus.

[17] S. Th., Ia IIae, q. 46, a. 7, corpus.

[18] S. Th., IIIa, q. 15, a 9, corpus.

[19] S. Th. Ia IIae, q. 48, a. 2, corpus : « appetitus potissime tendit ad repellendum iniuriam per appetitum vindictae. Et ex hoc sequitur magna vehementia et impetuositas in motu irae »

[20] S. Th. Ia IIae, q. 47, a. 4, corpus : « indigna despectio est maxima provocativa irae ».

[21] S. Th., Ia IIae, q. 47, a. 4, ad tertium, Cet article est plutôt  relatif au mépris des amis, la raison est dans le fait qu’on prétend plus d’un proche et de quelqu’un qui nous connait, que non des autres.

[22] S. Th., Ia IIae, q. 47, a. 1, ad secundum : “ nous concevons de la colère contre ceux qui font du mal aux autres (….) c’est qu’ils (ces derniers) nous sont liés de quelque manière, parenté, amitié ou simple communauté de nature ».

[23] S. Th. Ia IIae, q. 47, a.7, ad tertium.

[24] Ibidem, corpus.

[25] S. Th, IIIa, q. 15, a. 2, corpus.

[26] S. Th, IIIa, q. 15, a. 4, corpus.

[27] A. PIOLANTI, Dio Uomo, Roma 1995, p. 485.

[28] S. Th., IIa IIae, q. 158. a. 8, ad secundum.

 

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